L'histoire juive au fil du temps
AN :5
Coponius est nommé procurateur de Judée, Samarie et Idumée (6-9). Premier représentant direct du pouvoir de Rome, il a toutefois conscience des limites aux possibilités d’intégrer la Judée dans l’espace culturel romain. Une preuve nous en est fournie par le monnayage utilisé. Les pièces romaines frappées et utilisées en Judée, même sous les procurateurs, ne font pas apparaître le visage de l’empereur, comme dans toutes les autres provinces. Elle font apparaître des motifs qui ne sont pas à même de frapper les sentiments de la population (objets ou plantes) et l’autorité romaine y est discrètement rappelée. Comme province romaine, la Judée (tout comme la Samarie et l’Idumée) sont rattachées à la Syrie et administrées par un préfet ou procurateur qui réside à Césarée mais se rend à Jérusalem au moment des fêtes. Il dispose d’une troupe d’auxiliaires pour maintenir l’ordre, recrutés parmi les habitants païens de la plaine de Sharon et de la Samarie, les Juifs étant exemptés de servir dans l’armée romaine.

 
AN:6
L’attitude tyrannique du tétrarque de Judée, Hérode Archélaos, provoque l’envoi d’une délégation de Juifs et de Samaritains à Rome. Auguste convoque Archélaos à Rome, le dépose et l’exile à Vienne, en Gaule. Après son départ, la Judée est administrée directement par Rome et perd le statut de province vassale qui s’était maintenue depuis la conquête du pays par les Romains en 63.

 AN:6
Un recensement, organisé sous Publius Sulpicius Quirinius, gouverneur de Syrie, selon Flavius Josèphe provoque une révolte dirigée par Judas le Galiléen appuyé par le Pharisien Sadoq et durement réprimée (crucifixion des rebelles). Cette révolte est vue comme le point de départ du mouvement des Zélotes, mouvement fortement emprunt d’un nationalisme religieux fort : Le seul pouvoir vient de Dieu et les Zélotes prônent l’insoumission à Rome.. Ils joueront un rôle central dans l’agitation de la Judée jusqu’à la grande révolte en 66-73.

Avant 9

Marcus Ambibulus remplace Coponius comme procurateur de Judée, Samarie et Idumée.

 Avant 12
Annius Rufus, remplace Marcus Ambibulus comme procurateur de Judée, Samarie et Idumée.

 
AN:15
Valerius Gratus, remplace Annius Rufus comme procurateur de Judée, Samarie et Idumée (jusqu’en 26).

AN: 20
Deux frères, Khassinaï et Khanilaï fondent un royaume juif dans la région de Néhardéa. En Irak. Ils tiendront 15 ans, jusqu’en 35.

AN:21
Hérode Antipas fonde de la ville de Tibériade du nom de l’empereur romain Tibère.

AN:25
Fondation légendaire de la synagogue d’Eretz Israël à Fostat, synagogue qui restera à la postérité pour sa Gheniza.

 ANS:26 à 36
Ponce Pilate (Pontius Pilatus) devient procurateur de Judée (26-36). Il prendra souvent des mesures maladroites, voire provocantes : - Ses troupes entrent à Jérusalem en portant l’effigie de l’empereur. Les Juifs le supplient de ne pas entrer à Jérusalem avec ce symbole d’idolâtrie. Menaçant, il doit se soumettre. - Pour construire l’aqueduc de Jérusalem, il décide d’utiliser l’argent du Temple ; des émeutes s’ensuivent, émeutes férocement réprimées par l’armée romaine. - Pilate fera frapper des monnaies comportant la crosse de l’empereur. Jusqu’ici, toutes les monnaies ne comportaient que des motifs végétaux. Pilate sera le premier et le seul à modifier le statut quo existant en matière

Avant 36
A la suite d’un massacre de Samaritains au pied du Mont Garizim et sur une plainte de l’Assemblée des Samaritains, le légat de Syrie envoie Ponce Pilate rendre compte de sa conduite à Rome. Il est remplacé par Marcellus, nommé procurateur de Judée, Samarie et Idumée.

Vers 36
Le royaume d’Adiabène, en Syrie, se convertit au judaïsme sous la poussée de la reine Hélène et de son fils Izathès.

AN:37
Le petit-fils du roi Hérode, Agrippa, est nommé par l’empereur Caligula roi sur le territoire d’Hérode Philippe, fils d’Hérode (Haute Galilée, Golan). Compagnon de jeu de Caligula, Agrippa n’a encore jamais prouvé son sérieux et a jusqu’à présent mené une vie frivole. Par sa grand-mère, Mariamne, la femme d’Hérode, il est Asmonéen.

AN:38
Hérode Agrippa est de passage à Alexandrie. Il est acclamé par les Juifs qui voient dans son ascension des espoirs de renouveau national juif. Il décident de donner une fête en son honneur. Pour les païens d’Alexandrie, au contraire, l’entrain montré devant Agrippa démontre le manque de loyalisme des Juifs à l’égard de Rome. Il s’assemblent dans l’amphithéâtre de la ville et organisent une parodie du « roi des Juifs » dans laquelle ils mettent en scène Agrippa dans les traits d’un idiot. Peut après, les païens exigent de placer des statuts de Caligula dans les synagogues. Ils soumettent une pétition à Flaccus, gouverneur de l’Egypte. Flaccus promulgua une ordonnance à laquelle les Juifs refusèrent de se soumettre. Plusieurs membres du conseil dirigeant la communauté juive d’Alexandrie furent alors publiquement fustigés par le gouverneur. Ce fut le signal de déclenchement d’une émeute au cours de laquelle 400 maisons juives furent pillées.

AN:38
Persuadé d’être un demi-dieu, Caligula est particulièrement offensé du particularisme religieux manifesté par les Juifs. Il ordonne à Publius Petronius, son gouverneur en Syrie, de contraindre les Juifs à placer une statue de l’empereur à l’intérieur du Temple. Sur la route de Jérusalem, des milliers de Juifs barrent la route à Publius Petronius, le contraignant à abandonner sa tentative. Rentré en Syrie Publius Petronius se voit ordonner par Caligula de se suicider. Mais Caligula lui-même sera bientôt assassiné avant que Publius Petronius ne soit placé devant le choix d’obéir aux ordres de son empereur.
 
Avant 39
Le tétrarque de Galilée Hérode Antipas essaye de se faire donner le titre de roi par Caligula à l’instar d’Hérode Agrippa 1er. Caligula le dépose et l’exile à Lyon avec sa femme Hérodiade et donne sa tétrarchie à Agrippa, qui agrandit ainsi considérablement son royaume.

Vers 39
Une ambassade menée par Philon, philosophe juif d’Alexandrie, va à Rome protester sur la situation des Juifs d’Alexandrie. Parallèlement, une délégation menée par Apion va représenter les païens. Caligula sera flatté de la considération d' Apion pour lui (considéré comme un Dieu). La délégation juive n’obtiendra que le rappel de Flaccus. Philon, philosophe juif né vers -12 et mort vers +54, rapportera les péripéties de cette ambassade dans le livre écrit sur le sujet, Legatio ad Caium (Ambassade chez Caligula). Philon est un prototype de ce que seront, 1700 ans plus tard, les Juifs des Lumières issus de l’assimilation. Au contact de la culture gréco-romaine à Alexandrie, il ne renie rien ni de ses origines, ni de sa foi, ni de sa culture, mais il les refond dans les moules conceptuels du monde gréco-romain. Dans ses œuvres, il s’efforce de rendre le judaïsme accessible en le retranscrivant dans une optique platonicienne.

 AN:41
A la mort de Caligula, des émeutes éclatent de nouveau contre les Juifs à Alexandrie. Renforcés par des armes reçues de Syrie, ces derniers parviennent à mieux se défendre. L’empereur Claude parvient à mettre fin à l’émeute et confirme les Juifs dans leurs droits.


AN:41
L’empereur Claude rétablit la liberté de culte des Juifs dans tout l’empire mais interdit aux Juifs de Rome tout prosélytisme.

 A partir de 41 à 44
Le nouvel empereur Claude confirme Agrippa dans ses titres et lui agrandit ses territoires en lui confiant la Judée et la Samarie. Agrippa devient roi d’un territoire semblable à celui sur lequel a régné son grand-père, Hérode. Devenu roi de Judée, Agrippa aura une conduite différente de la réputation de frivole qui lui était prêtée : il sera proche de ses sujets et observera les lois juives. Aimé de ses sujets juifs, il sera détesté des païens. Il mourra au bout de 3 ans, en 44, peut être empoisonné par les Romains.

Avant 44
D’après Flavius Josèphe, à la mort d’Agrippa, les troupes romaines de Césarée entrent de force dans sa maison, violent ses filles et célèbrent sa mort publiquement par des fêtes et des libations. Claude ne transmet pas le royaume de Judée aux mains d’Agrippa II, le fils d’Agrippa, à qui il confie seulement la tétrarchie jadis possédée par Hérode Philippe puis par son père. Désormais, la Judée est de nouveau gouvernée par un procurateur. Dès lors la situation ne cessera d’empirer. Le parti des Zélotes prend de la puissance et appelle à l’insurrection. L’attitude des différents procurateurs sera toujours déphasée par rapport à la population.

ANS:44 à 46
Cuspius Fadus, procurateur de Judée.

AN:45
Les Juifs sont expulsés de Rome par l'empereur Claude.

AN:46
Tibère Alexandre, Juif d’Alexandrie devenu païen, devient procurateur de Judée (jusqu’en 48). Il fait face à une famine et fait exécuter Jacques et Simon, fils de Judas le Galiléen, probablement chefs du parti zélote.

Avant 48 à 52
Cumanus devient procurateur.

AN:48
Une émeute éclate à Jérusalem lors d’une fête religieuse quand un soldat romain montre son derrière à la foule. Elle est réprimée par le procurateur Cumanus. Puis un soldat romain déchire et brûle un rouleau de la Loi de Torah, et la foule juive se rend à Césarée pour exiger qu’il soit puni. Cumanus obtempère et fait exécuter le coupable.

AN:49
Expulsion des Juifs de Rome à la suite de troubles. Ils reçoivent vite l’autorisation de revenir.

AN:52
Des pèlerins venus de Galilée sont assassinés dans un village de Samarie. Le procurateur Cumanus ne punissant pas les meurtriers, une bande de Zélotes se met à massacrer plusieurs villages samaritains. Ils sont arrêtés et exécutés par les troupes de Cumanus. L’affaire est portée devant le légat Quadratus qui envoie des délégués à Rome. Appuyés par Agrippa II, les Juifs obtiennent gain de cause. Cumanus est exilé.

A partir de 52 à 60
Antonius Félix est procurateur de Judée. Sous sa procuration, de grands pas en avant son accomplis vers un affrontement entre Juifs et Romains : - La politique anti-juive et maladroite d’Antonius Félix entraîne le développement du parti zélote. - Un nouveau parti extrémiste se développe : les Sicaires, armés de poignards (en hébreu SICA, d’où ils tirent leur nom) qui exécutent les Juifs ralliés aux Romains (ainsi le grand-prêtre Jonathan). - Les grands-prêtres s’emparent des dîmes dues aux simples prêtres, ce qui accentue les tensions sociales.

 
AN:54
Juifs et païens s’affrontent à Césarée à propos du statut de la ville et des droits civique des Juifs. La garnison romaine, composée de Syriens, se range aux côtés des païens. Les Juifs, armées de gourdins et d’épées, se réunissent sur la place du marché. Antonius Félix les somme de se disperser, puis ordonne à ses troupes de charger. Les troubles continuent et on demande l’arbitrage de Néron, qui tranche en faveur des païens, reléguant les Juifs au rang de citoyens de deuxième classe. Cette décision ne fait qu’accroître l’écart entre les Juifs et Rome.

ANS:60 à 62
Porcius Festus, procurateur de Judée.

ANS:62 à 64
Albinus est procurateur de Judée. Il ne cherche qu’à s’enrichir par la libération de prisonniers contre rançon. La situation politique et sociale se détériore donc encore. Pour libérer leurs camarades prisonniers, les Sicaires recourent de plus en plus à la prise d’otage. Des troubles éclatent entre différentes franges de la population pour obtenir le titre de grand-prêtre.

A partir de 64 à 66
Florus procurateur de Judée. La situation se dégrade encore. Florus veut faire fortune rapidement et monnaye la protection qu’il accorde aux Juifs.

 
AN:66
Début de la révolte contre Rome.
Florus franchit toutes les frontières de la cupidité et dévalise le Temple lui-même. Des Juifs font alors circuler un panier dans la foule et lui demandent d’y mettre quelques pièces pour « le pauvre Florus ». Fou de rage, il lance ses soldats contre la foule et fait des milliers de victimes. Florus menace de faire pire si le peuple ne lui présente pas ses excuses.
Convaincue par le grand-prêtre, la foule fait un accueil amical aux troupes bientôt renvoyées par Florus. Les troupes ne répondent pas à cet accueil et bientôt chargent la foule. Elles se dirigent ensuite vers le Temple pour le piller. Les Juifs ont vent du projet et arrivent au Temple en premier. Florus se retire de la ville.


AN:66
Prévenu des troubles, Agrippa II prône la soumission à Florus. Son appel est rejeté et le souverain restera désormais à part, conservant le trône que Rome lui a octroyé.
A Jérusalem, la révolte contre les Romains gronde. Eléazar, fils d’un ancien grand-prêtre, convainc les autres prêtres de refuser aux païens d’offrir des sacrifices. Ce geste accentuera les dissensions entre Juifs modérés et extrémistes. Le fait est que le refus fait aux païens d’offrir des sacrifices est contraire à la tradition d’Israël dont le message universel veut justement que tous les peuples adorent l’Eternel.
Cependant, Florus envoie une armée combattre les Juifs réfugiés dans le Temple. Le peuple se range aux côtés des Sicaires et des Zélotes et combat l’armée romaine qui est défaite. Le palais d’Agrippa, qui soutient les Romains, est brûlé, les archives où sont inscrites les dettes également

Début 66
D’accord avec les insurgés, les soldats d’Agrippa se retirent. Les soldats romains également. Désarmés, ils sont massacrés par la population.
Les troubles de Judée donnent le signal aux païens désireux de se débarrasser des Juifs qui habitent la même ville qu’eux. A Césarée, les païens massacrent les Juifs.
Parallèlement, des troubles éclatent en Égypte où des milliers de Juifs sont massacrés.

AN:66
Cestus Gallus, gouverneur de Syrie, fait marche contre les insurgés. En chemin il détruit des villes dont le port de Jaffa. Il arrive à Jérusalem pendant la fête de Soukot, ou elle est pleine de pèlerins. Il l’attaque avec maladresse et les Juifs sont vainqueurs : Ils ont repoussé l’armée romaine. Désormais, la voie est libre pour que la Judée retrouve son indépendance.

Fin 66
Un conseil juif prend la direction de la révolte, reléguant zélotes et sicaires à un rôle subalterne. Eretz Israël est partagée en districts. Sur chacun d’eux un commandant est nommé. Il est chargé d’organiser la défense et le ravitaillement, de lever une armée et d’édifier des fortifications. Josèphe Ben Mattathias (Flavius Josèphe) est choisi pour commander le front nord et assurer la défense de la Galilée.

Avant 67
Le général Flavius Vespasien est envoyé par Néron en Judée avec trois légions, pour matter la révolte. En Syrie, il reçoit des renforts. Il prend la forteresse de Jotapata (Yotfat), principale place forte de la Galilée où sont regroupées les troupes menées par Flavius Josèphe. Josèphe croit impossible une victoire des Juifs. Il pousse ses troupes à la reddition devant les Romains mais est bientôt surveillé par ses subordonnés qui l’accusent d’être romanisant. A Jotapata, les Romains ont vite le dessus. Josèphe se cache (dans la Guerre des Juifs, il raconte qu’il avait conseillé au commandement de se rendre aux romains. Le commandement ne s’est pas rangé à son avis et a décidé de se suicider. Ils ont tiré au sort qui tuerai les autres et mourrait en dernier. Josèphe est sorti dernier et a donc décidé de sauver sa vie et de passer aux romains) et est pris par les Romains. Il passera le reste de la guerre au service de Rome comme agent de propagande de la reddition parmi les Juifs. Après la chute de Jotapata, les réfugiés passent à Tibériade où ils sont également battus par les Romains. Les survivants gagnent la Judée. La Galilée est définitivement tombée aux mains des Romains.

AN:68
Les Romains prennent quasiment toute la Judée et parviennent à Jérusalem.

AN:69
Début du siège de Jérusalem. A l’intérieur des murailles, Zélotes et Sicaires accusent le conseil modéré qui a nommé Josèphe commandant de la Galilée, d’avoir failli. Ils en font exécuter les membres. A la suite des ces évènements, une guerre civile éclata entre les modérés et les Zélotes sur le contrôle de Jérusalem. Les premiers vainquirent et repoussèrent les seconds dans l’enceinte du Temple. Ceux-là firent alors appel aux soldats iduméens qui massacrèrent les modérés. Les modérés éliminés, Jérusalem passe aux mains des extrémistes. La guerre civile se transpose alors aux factions rivales des insurgés : Jean de Giscala, Eléazar Ben Simon, Simon Bar Giora, sont les chefs de sections rivales qui, jusqu’au moment fatidique de la destruction du Temple par les Romains 2 ans plus tard, seront plus occupées à se faire la guerre qu’à combattre les Romains.

 AN:69
Le Chef du Sanhédrin, demeuré à part de la révolte dans laquelle il ne voit aucun espoir, Yohanan Ben Zakaï, cherche à sortir des murailles pour éviter que la fin politique d’Israël ne soit aussi la fin du judaïsme et de la centralité d’Israël dans le judaïsme. Il se fait passer pour mort. Ses élèves obtiennent des rebelles l’autorisation de transporter son cercueil en dehors des murailles pour l’enterrer et éviter ainsi de souiller la ville avec un cadavre. Parvenu près de Vespasien, le Talmud raconte que Yohanan Ben Zakaï a prédit au général qu’il allait devenir empereur. Un messager serait arrivé au même moment et aurait transmit à Vespasien que ses troupes l’avaient nommé empereur et qu’il était attendu à Rome pour être confirmé dans sa nomination. Impressionné par la prédiction de Ben Zakaï, Vespasien lui aurait alors demandé ce qu’il voulait : Donnes-moi Yavné et ses sages, à répondu Ben Zakaï. Vespasien accéda à cette requête qui semblait dénuée de toute portée politique. Et c‘est à Yavné, près de l’actuelle Ashdod, que Ben Zakaï mit le Sanhédrin à l’abri de la guerre, en lui enlevant tout cachet officiel pour ne pas éveiller les soupçons de Rome, et en comptant uniquement sur l’assentiment volontaire des Juifs aux proclamations du Sanhédrin. Yohanan Ben Zakaï avait donné au judaïsme un rôle inédit, totalement détaché de la politique. C’est avec le Sanhédrin qu’il pose les bases de la nouvelle relation d’Israël à son Dieu, une fois le Temple détruit : Le rôle central de la Synagogue comme institution est confirmé, les sacrifices sont remplacés par l’étude, la prière et la charité. Au début des ses activités, Yavné fonctionnera de manière modeste, réunissant des sages qui étudient autour de Yohanan Ben Zakaï dans le jardin. Bientôt, la notoriété de Yavné et de ses sages sera grande, et elle formera le ciment du judaïsme.

 01/07/69
Alors qu’il fait le siège de Jérusalem, Vespasien est appelé à Rome pour devenir empereur. Il laisse sur place son fils Titus diriger le siège de Jérusalem.

Avant 70
(Août – 9 Av) Titus met le feu aux portes du Temple et l’incendie. Un groupe d’insurgés s’échappe du Temple et rejoint la ville haute de Jérusalem qu’ils tiennent quelques jours encore. Puis les survivants se dispersent dans la région de la mer morte. Selon Flavius Josèphe, la guerre a fait 1 100 000 morts et 97 000 prisonniers chez les Juifs.



 Avant 70
Titus parvient à ouvrir une brèche dans la muraille extérieure de Jérusalem, construite par Agrippa. Le siège prend une allure d’apocalypse : A l’intérieur des murailles, les assiégés meurent de faim et continuent de se combattre entre eux ; Ceux qui tentent une sortie vers les romains sont arrêtés par les insurgés et exécutés ; Ceux qui réussissent leur sortie vers les romains sont crucifiés par ces derniers aux yeux des insurgés.

 Avant 70
(17 Tamouz – Vers mi Juillet) Titus parvient finalement à enfoncer tous les remparts et arrivent aux portes du Temple. Les sacrifices dans le Temple sont interrompus.

 Fin 70
La Judée perd tout statut d’autonomie et devient une province romaine.

Fin 70
Judaicus Fiscus : Au temps où le Temple existait, les Juifs de Judée et de toutes les communautés du monde envoyaient un demi-shekel à Jérusalem comme contribution annuelle au travail du Temple. Ce demi-shekel est un commandement de la Thora. Les demi-shekels servaient avant tout à acheter les sacrifices journaliers qui venaient expier en faveur de la collectivité d’Israël. Grâce au demi-shekel, chaque personne d’Israël avait sa part dans le sacrifice offert deux fois par jour en expiation. Après la destruction du Temple, Vespasien a exigé que les Juifs continuent de payer cet impôt, mais qu’il le soit à Rome. C’est la Judaicus Fiscus, première mesure fiscale antisémite de l’histoire qui visait tous les Juifs de l’Empire romain. Ceux qui essaient d’échapper à cette mesure seront soumis à l’examen particulièrement humiliant de baisser leur pantalon.

AN:71
Les derniers nids de résistance juive en Judée sont pris. Il ne reste plus que Massada.

Avant 72
Une révolte éclate en Cyrénaïque (Libye), sous la conduite de Jonathan le Tysserand. La révolte est matée par le gouverneur romain, ses leaders sont assassinés. Dans la foulée, de nombreux Juifs riches de cette région sont également assassinés et leur demeures pillées.

Vers 72
Vers la même époque, une révolte en Egypte est vite réprimée et amène la fermeture du temple d’Onias, le grand-prêtre qui avait été déposé sous Antiochos Epiphane et l’avait fondé en – 153.

Avant 73
Flavius Silva devient légat de Judée. Les Romains font le siège de Massada, la forteresse construite sous les Asmonéens et renforcée par Hérode. Dirigés par Eléazar Ben Yaïr, près de 1000 personnes y ont trouvé refuge. Devant la victoire imminente des Romains, les assiégés choisissent de se donner la mort. Selon Josèphe, seuls 2 femmes et 5 enfants auraient survécu en se cachant dans une grotte et c’est eux qui lui auraient fait le récit de la tragédie de Massada.

 AN:75
Flavius Josèphe commence son récit de La Guerre des Juifs, rédigé en araméen (fin en 79).

79 à 81
Titus devient empereur à la place de son père. Comme destructeur du Temple, il restera connu comme un méchant pour les Juifs.

 Avant 81 à 96
Domitien empereur. Il sera un grand persécuteur des Juifs et exigera la taxe juive avec beaucoup de zèle. Suétone rapportera avoir vu un soldat examiner un vieillard pour voir s’il était circoncis.

Avant 90
A Yavné, Gamliel, qui a pris la suite de Yohanan Ben Zakaï à la tête du Sanhédrin, finit de fixer le canon Biblique. Les œuvres postérieures aux livres de Daniel sont exclues, ainsi que certains livres dont le caractère n’a pas été estimé suffisamment proche de l’idéal de la Torah. Le caractère particulier du Sanhédrin de Yavné explique le fait que de nombreuses œuvres apocalyptiques n’ont pas été incluses dans le canon Biblique du fait qu’elles poussaient à la révolte.

AN:93
Flavius Josèphe achève son Histoire du peuple juif.

  Avant 96 à 98
Nerva devient empereur

 AN:96
Une délégation du Sanhédrin menée par Rabban Gamliel II, avec Rabbi Akiva, Yeoshoua et Eléazar se rend à Rome pour demander à l’empereur Domitien l’abrogation des décrets anti-Juifs.

AN:97
Nerva reconnaît le sanhédrin de Yavné comme corps gouvernemental officiel des Juifs et le Patriarche (nassi) est désigné comme le représentant du peuple juif à Rome.

Avant 100
Les Parthes créent l’office du chef de la communauté juive de Babylone, qui devient le représentant politique des Juifs à la Cour royale.

 AN:600
Expulsion des Juifs d’antioche. Des émeutes antijuives éclatent en Syrie et en Anatolie.

AN:613
Début de presque un siècle de mesures anti-Juives dans l’Espagne Wisigothique : Les Juifs doivent choisir entre la conversion et l’exil.

 AN:613
Sous la conduite de Khosro, les Perses Sassanides prennent Jérusalem aux Byzantins. Les Chrétiens sont massacrés ou exilés et les Juifs vivent soumis aux mêmes souverains que les communautés de Babylonie.

 Avant 614 à 628
Les Juifs d’Eretz Israël vivent sous domination des Perses. Accusés par les Chrétiens d’avoir aidé les conquérants, la situation des Juifs n’est toutefois pas fameuse durant les 14 ans que dure cette domination.

Vers 614 à 628
Durant la domination perse en Eretz Israël, un Juif du nom de Jérémie Ben Koushiel est exécuté, probablement pour activité messianique.

 Avant 622 à 624
Mahomet tente en vain de convaincre les tribus juives de l’adopter comme nouveau prophète. Influencé par les idées juives, Mahomet ne rejette pas l’ancien testament (ni le nouveau) et donne à ses prophéties un statut de complémentarité. Mahomet ne semble pas vouloir faire de sa nouvelle religion une doctrine complètement opposée au judaïsme et la direction de la prière est Jérusalem jusqu’en 624. A ce moment, convaincu de la vanité de ses tentatives, déçu de ne pas pouvoir rallier le « Peuple du Livre », connu et respecté pour être lettré dans toute la péninsule arabique, il sépare sa doctrine du judaïsme, définit la Mecque comme direction de prière. Mahomet, à la tête de sa tribu, part à la conquête de l’Arabie. Une conquête qui sera particulièrement pénible pour les tribus juives, divisées, qui ont refusé d’adopter la nouvelle foi qui leur était proposée.


622
A l’époque de l’Egire (fuite de Mahomet de la Mecque à Médine), entre 8 000 et 10 000 Juifs vivent à Médine. Mahomet connaît les tribus juives qui vivent en Arabie et qu’il a probablement rencontrées au cours de ses voyages.

 A partir de 622 à 628
Guerre de l’empereur d’Héraclius contre les Perses. En 628, il les repousse dans leurs anciennes frontières et récupère Eretz Israël.

Avant 16/03/624
Victoire de Mahomet sur les mecquois à Badr. La tribu juive des Qaynuka est expulsée. Le poète Kab Al Ashraf, opposant à Mahomet est assassiné par les Musulmans. La soumission des tribus juives à Mahomet trouve une explication dans l’intégration des tribus juives en Arabie, et dans leur intégration dans le tissu social arabe : Socialement organisées de la même manière que les tribus arabes, elles vivent dispersées parmi les Arabes et entretiennent entre elles des rapports marqués par la division. A l’heure de l’affrontement avec Mahomet, elles sont seules.

24/03/625
La tribu juive des Nadir est expulsée par Mahomet.

627
Mahomet accuse la tribu juive des Qurayza de comploter contre lui avec les mecquois. Il les assiège, ceux-ci demandent une reddition honorable que Mahomet leur refuse. La tribu de Aws arbitre mais les Karuyza sont finalement exterminés par Mahomet.

 01/05/628 à 01/06/628
Mahomet conquiert l’oasis de Khaybar et soumet ses Juifs à un traité de reddition.

 Avant 29/03/629
Visite d’Héraclius à Jérusalem. Le jour même, son empire est attaqué en Espagne. Les jours byzantins en Eretz Israël sont comptés.

 
629
Le roi Dagobert demande aux Juifs de se convertir au christianisme et expulse ceux qui refusent la conversion. Les Juifs expulsés par Dagobert se réfugient surtout vers l’est, dans la vallée du Rhin, et dans le sud, en provence. Ces mesures prennent effet dans une atmosphère de renforcement des pouvoirs de l’église : Quelques années auparavant, un concile avait adopté une résolution, non appliquée, interdisant la nomination de Juifs à des fonctions civiles ou militaires.

 01/01/630
Mahomet s’empare de la Mecque et achève la conquête de la péninsule arabique. Toutes les communautés juives d’Arabie lui sont désormais soumises.

632
L’empereur Héraclius ordonne un baptême forcé des Juifs. Ils sont accusés de traîtrise et d’avoir facilité l’invasion Perse en Eretz Israël, en 614.

633
Quatrième concile de Tolède, en Espagne Wisigothique : Le concile condamne les baptêmes forcés faits sur les Juifs. Toutefois, ceux déjà accomplis sont validés. Les enfants des Juifs convertis sont retirés à leur famille pour leur éviter l’influence de leurs parents.

634
Avènement d’Omar comme Calife. Celui-ci ouvre la phase d’expansion de l’Islam hors d’Arabie, expansion qui couvrira un immense territoire en un siècle. Cette même année, il achève la conquête de Gaza.

 
634
Héraclius ordonne la conversion forcée de tous les Juifs de son royaume. Il envoie des missives aux royaumes chrétiens et ostrogoth, les enjoignant de l’imiter.

 01/08/636
Les Arabes combattent les Byzantins au Yarmouk (haute Galilée) et vainquent Héraclius. Ils conquièrent Tibériade et la Galilée.

Avant 637
Début du siège de Jérusalem par le calife Omar.

638
6ème concile de Tolède : Une confession publique est instituée au cours de laquelle les Juifs convertis se repentissent de leurs fautes et promettent de suivre à la lettre la foi catholique.

Vers 640
Muawiya prend Césarée après 7 ans de siège.

640
Conquête de l’Egypte par les Arabes. Des Juifs reviennent s’installer en Egypte.

641
La clause interdisant aux Juifs de vivre à Jérusalem est abolie. Des Juifs viennent s’installer dans le sud de la ville. Selon un document retrouvé dans la Gheniza du Caire, c’est 70 familles juives de Tibériade qui sont autorisées à s’installer à Jérusalem.

Après 641
La Yeshiva d’Eretz Israël est transférée de Tibériade à Jérusalem. Elle s’imposera au delà d’Eretz Israël et organisera une fois l’an, à Soukot, une cérémonie au Mont des Oliviers qui deviendra célèbre dans tous le monde juif.
Contrairement aux yeshivot de Babylonie qui s’imposeront dans le domaine juridique, la yeshiva d’Eretz Israël s’imposera dans le domaine grammatical et dans la ponctuation de la Bible. Les « Massorètes » (c’est-à-dire les traditionalistes) appliqueront à la lecture de la Bible ce que Yehouda HaNassi avait fait à la loi orale : il créeront des règles écrites qui s’imposeront dans tout le monde Juif et qui permettront de conserver une lecture juste de la Thora.
La Thora est, depuis Ezra le Scribe (- 445) lue quatre fois par semaine : le lundi, le jeudi, le samedi matin, et le samedi après-midi. Elle est de plus lue les jours de fête et les jours de jeûne. Chaque semaine, c’est une nouvelle section de la Thora qui est lue. Elle doit l’être selon une ponctuation et une intonation qui participent à son sens. Or, les deux ont été transmis de génération en génération uniquement selon une tradition orale. A l’époque des Massorètes où les Juifs vivent dispersés, se pose un problème identique à celui rencontré par Yéhouda Hanassi plusieurs siècles auparavant : chacun fera selon sa compréhension et le judaïsme y perdra de sa cohésion.
Le travail des Massorètes sera de créer des codes écrits (les voyelles apparaissant en dessous des mots ; Les signes d’intonation, parfois en dessous, parfois au-dessus) qui permettent de connaître la prononciation du mot et son intonation. Ce travail sera achevé aux alentours de 900.
Précisons que le système de voyelles, en dessous des mots, créé par les Massorètes d’Eretz Israël s’imposera sur un autre système de voyelles au-dessus des mots, créé à la même période en Babylonie. Cela illustre bien la supériorité d’Eretz Israël dans ce domaine.

 Avant 653
7ème concile de Tolède : Les convertis sont contraints de signer un texte où ils s’engagent à ne pas se marier entre eux et à exécuter eux-mêmes les convertis qui n’observeraient pas bien la foi catholique.

658
Conquête de la Perse par le Calife Ali. L’exilarque de l’époque, Boustenaï, déposé par le souverain perse, était en fuite au moment de la conquête arabe, qu’il accueille avec plaisir. Egalement, le Gaon de l’académie de Pumpédita accueille le Calife Ali à la tête de milliers d’élèves.

A partir de 661 à 680
Le calife de Mu’Awiya installe des Juifs à Tripoli de Syrie. Les Juifs sont considérés par ce calife comme des alliés et connaîtront une période de grande prospérité. Le régime Dhimmis sera appliqué d’une manière libérale.

A partir de 661 à 750
Règne de la dynastie des Omeyyades, dont le centre de pouvoir est à Damas. C’est au cours du règne de cette dynastie que le monde arabe acquiert les frontières physiques qui le caractériseront pendant tout le Moyen Age : L’intégralité de l’Afrique du Nord est conquise, de même que l’Espagne, l’Afghanistan et la vallée de l’Indus.

Avant 681
Le 11ème concile de Tolède interdit de pratiquer les fêtes Juives et condamne la personne qui serait attrapée comme telle à être scalpée !

Vers 681
11ème concile de Tolède : condamnation de la peste juive qui renaît à chaque fois de nouvelles folies. Renforcement de la surveillance des Juifs convertis au christianisme.

691
Sur l’esplanade du Temple, le calife Abd el Malik construit le Dôme du Rocher, connu également sous le nom de mosquée d’Omar.

694
Dans l’Espagne Wisigothique, réduction en esclavage des Juifs accusés d’aider les Musulmans dans leur effort de guerre. Moins de 20 ans plus tard, en 711, l’Espagne succombera aux Musulmans et le royaume Wisigoth disparaîtra. Ce sera pour les Juifs un immense soulagement.

Vers 700
Episode d’Abou Issa : Tailleur à Ispahan (Perse), il proclame qu’il dégagera les Juifs de la soumission au Calife et les ramènera en Eretz Israël. Il réussit à brasser autour de lui un nombre important de partisans et en fit une armée. Abou Issa prétendit que face à l'armée ennemie, il traça un cercle par terre et affirma que l’armée perse ne pourrait pénétrer à l’intérieur du cercle. Selon ses partisans, le miracle se produisit. Quand ils combattirent finalement les Perses, les Juifs furent battus à plate couture et Abou Issa se suicida.

700
En Espagne Wisigothique, un décret est promulgué affirmant que toute personne trouvée en train de pratiquer un rite Juif sera vendue comme esclave et ses enfants seront confiés au clergé.

A partir de 700
Début des activités de Jugdhan Al Raï, fondateur de la secte des Jugdhanites, inspirée du soufisme. Il était berger et tenta lui aussi de lever une armée pour conquérir Eretz Israël. Il fut également tué.

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DEUXIÈME PÉRIODE — APRÈS L’EXIL
Troisième époque — La décadence

Chapitre XVIII — La guerre de Galilée — (66-67).




Le pays de Galil, — la Galilée, — dont la défense avait été confiée à Josèphe ben Matthia, était, par sa topographie, son étonnante fertilité, sa forte population, le poste le plus important après Jérusalem, dont il était comme le boulevard. Il se divisait en haute et basse Galilée.

Foyer de passions ardentes, patrie du zélateur Juda et de Jésus de Nazareth, la Galilée ne pouvait rester impassible en présence de la révolte de Jérusalem et de la défaite de Cestius. Elle se jeta dans la lutte avec cet élan primesautier qui ne calcule pas, qui ne laisse point de place à la réflexion. Et comment les Galiléens auraient-ils pu rester indifférents lorsqu’ils voyaient, dans leur voisinage immédiat, leurs frères égorgés par les gentils ? Journellement accouraient auprès d’eux des fugitifs judéens cherchant appui et protection. Eux-mêmes avaient tout à craindre des païens du voisinage. Aussi la plupart des villes, grandes et petites, se mettaient en mesure de résister à une attaque et attendaient les instructions du grand conseil de Jérusalem. Trois foyers d’insurrection se formèrent dans la Galilée : Gischala au nord, Tibériade au sud et Gamala en face de Tibériade, sur la rive orientale du lac. Les habitants judéens de Gischala furent en quelque sorte provoqués à la révolte. La population païenne des villes voisines, Tyriens, Soganiens et Gabaréniens, s’était coalisée contre Gischala, l’avait surprise, mise au pillage et détruite en partie par le feu. Alors un homme se rencontra qui se mit à la tète des Gischaliens exaspérés ; cet homme, qui devait soutenir jusqu’à la dernière heure la lutte suprême et devenir, avec Siméon Bar-Giora, la terreur des Romains, c’était Johanan (Jean), fils de Lévi. Jean de Gischala commença sa carrière en réunissant sous son drapeau les mécontents de la haute Galilée, en appelant à lui les fugitifs des villes syriennes, pour attaquer avec leur aide la population païenne des villes voisines et en châtier les déprédations. Jean était sans fortune et de complexion maladive ; mais c’était une de ces âmes de feu qui, maîtresses de leur corps, savent triompher des difficultés de la vie et forcer les circonstances à servir leurs desseins. Au début de l’insurrection de Galilée, il bornait son ambition à relever les murs de sa ville natale et à faire de Gischala le centre de la résistance, pour empêcher les ennemis du voisinage de recommencer leurs attaques et opposer un rempart de plus à la puissance romaine. Mais plus tard, s’étant enrichi en vendant de l’huile aux Judéens de Syrie et de Césarée de Philippe, qui ne pouvaient faire usage de l’huile des païens, il employa cette fortune à entretenir des bandes de patriotes. Il avait ainsi réuni plus de quatre mille hommes, dont le nombre grandit chaque jour.

A Tibériade, autre foyer de la lutte, le parti de l’insurrection avait à combattre des adversaires dévoués à Rome, et il en résulta de fâcheux tiraillements. La belle cité sise au bord du lac appartenait depuis plusieurs années au roi Agrippa, et, sous le gouvernement de ce prince, elle n’était pas trop malheureuse. Cependant la majeure partie de la population tenait pour les zélateurs et cherchait à se soustraire à l’autorité d’Agrippa. L’âme de la révolte, dans cette ville, était Justus ben Pistos[1], qui s’était initié à la culture hellénique et qui écrivit plus tard l’histoire de sa nation en langue grecque. Justus était doué d’une éloquence entraînante et pouvait exercer une puissante action sur le peuple ; toutefois, son influence se bornait à la classe aisée de la population. Il était secondé par un autre zélateur, Josué ben Sapphia[2], à qui obéissaient les classes inférieures, les bateliers et les portefaix de Tibériade. Ces deux hommes avaient contre eux un parti aristocratique, fort attaché à Agrippa et aux Romains, et dont les chefs étaient Julius Capellus, Hérode ben Miar, Hérode ben Gamala et Kompsé bar Kompsé. Mais ce parti n’avait aucune influence sur le peuple et ne put l’empêcher d’entrer de plus en plus dans la révolution. A la nouvelle de la défaite de Cestius, les gens de Tibériade, sous la conduite de Justus et de Josué ben Sapphia, entreprirent une expédition de représailles contre les villes dont les habitants avaient massacré d’une façon si odieuse leurs concitoyens judaïtes. — La ville de Gamala, sur la rive sud-est du lac, ville importante que sa situation élevée et ses abords difficiles rendaient presque inexpugnable, fut également poussée à la révolte par la haine de ses voisins de Syrie contre les Judéens.

Non loin de Gamala vivait une peuplade judéo-babylonienne qui, sous Hérode Ier, était venue s’établir dans la Batanée et y avait bâti plusieurs petites villes, ainsi que la forteresse de Bathyra. Les Babyloniens, comme on appelait cette colonie, étaient de fidèles partisans de la maison d’Hérode, et Philippe, un petit-fils du fondateur de la colonie, commandait les troupes d’Agrippa qui se battirent contre les zélateurs à Jérusalem. Lorsque les soldats d’Agrippa durent se rendre, leur chef fut sauvé, malgré l’avis de Menahem, par les Babyloniens qui se trouvaient dans les rangs des zélateurs, et cela grâce à sa promesse de se joindre à eux pour combattre les Romains. Cependant Philippe réussit à s’échapper de Jérusalem sous un déguisement et à rejoindre les siens. Son arrivée fut des plus désagréables à Varus, que le roi avait installé comme gouverneur à Césarée (ou Néromade) ; car Varus s’était bercé de l’espoir de remplacer Agrippa, que les partisans de Rome accusaient de favoriser sous main l’insurrection. Pour mener son projet à bonne fin, Varus excita les Syriens de Césarée de Philippe à tomber traîtreusement sur les Judéens, afin de supprimer des témoins gênants qui auraient pu dénoncer ses machinations à Agrippa. Mais, d’autre part, il craignait les Babyloniens et Philippe, qui chercheraient sûrement à venger le massacre de leurs coreligionnaires. Il résolut donc d’attirer Philippe auprès de lui afin de s’en débarrasser. Heureusement Philippe se trouvait alité, en proie à une fièvre violente, gagnée à la suite des derniers événements. Varus réussit néanmoins à attirer soixante-dix des principaux Babyloniens, qui furent massacrés pour la plupart. A cette nouvelle, les Babyloniens éprouvèrent une vive frayeur et, ne se sentant plus en sûreté dans leurs villes, ils se réfugièrent en toute hâte à Gamala. Ils brillaient de se venger non seulement de Varus, mais encore des Syriens qui l’avaient soutenu. Philippe, lui aussi, s’était réfugié dans cette forteresse et n’eut pas peu de peine à empêcher ses gens d’entrer en campagne. Même après la révocation de Varus par Agrippa, les Babyloniens de Batanée étaient encore tellement surexcités et disposés à se joindre aux ennemis des Romains, que le roi dut envoyer à Philippe l’ordre formel de les éloigner de Gamala et de les ramener en Batanée. De là une violente effervescence chez les habitants, et des démonstrations hostiles contre les Babyloniens qui les quittaient. Joseph, le fils d’une sage-femme, excita, par ses discours passionnés, la jeunesse de Gamala à se révolter contre Agrippa et à reconquérir son indépendance. Le volcan de la révolution s’était ainsi créé en Galilée plusieurs foyers d’éruption, et en maints endroits on en sentait gronder la flamme avant même que Josèphe ben Matthia eût pris le gouvernement du pays au nom du Grand Sanhédrin. Seule la ville de Sepphoris, qui était à vrai dire la plus importante de la Galilée, resta fidèle aux Romains et ne se laissa pas entamer par l’esprit de révolte. Aussi la Galilée entière était-elle vivement ulcérée contre Sepphoris. Les habitants de Tibériade étaient particulièrement irrités contre cette ville qui, sous Agrippa II, avait disputé le premier rang à la leur et avait été déclarée capitale du royaume. C’était précisément la tâche du gouverneur de la Galilée de rebâtir l’entente entre les deux villes et de gagner les habitants de Sepphoris à la cause de l’insurrection. Une grave responsabilité pesait donc sur Josèphe ben Matthia : il dépendait de lui que cette révolution, si désespérément poursuivie, touchât au but désiré ou se terminât par un tragique avortement. Malheureusement, Josèphe n’était pas l’homme qu’il fallait pour ce gigantesque effort, et ses actes ne servirent qu’à précipiter la ruine de l’État judaïque.

Josèphe ben Matthia, plus connu sous le nom de Flavius Josèphe, de Jérusalem (né en l’an 38, mort, selon toute apparence, en 95), était issu d’une famille sacerdotale fort considérée, et, par sa lignée maternelle, se rattachait, dit-on, à la famille des Hasmonéens. Grâce à une éducation soignée et à la fréquentation des docteurs, il possédait un certain acquis dans la science de la Loi. Il raconte lui-même avoir été, pendant trois ans, disciple d’un solitaire nommé Banus, qui vivait dans un désert, se nourrissait de fruits sauvages et, à la façon des Esséniens, se baignait tous les jours dans une eau vive. Avide de savoir, Josèphe songea aussi à s’approprier la culture grecque. A l’âge de vingt-sept ans, il eut occasion d’aller à Rome pour intercéder eu faveur de deux Pharisiens qu’on y retenait prisonniers. Introduit par un certain Alityros, comédien juif, auprès de l’impératrice Poppée, il réussit à obtenir l’élargissement de ses protégés, et Poppée, qui aimait les Judéens, lui fit en outre de riches cadeaux. Le séjour de Rome eut une influence décisive sur le caractère de Josèphe. L’éclat de la cour de Néron, l’activité étourdissante de la grande capitale, la majesté imposante des institutions romaines l’éblouirent si fort, que Rome lui sembla promise à l’éternité et spécialement protégée par la Providence. Il ne voyait pas, sous la pourpre et l’or, les ulcères qui rongeaient ce corps de géant, et dès ce moment, Josèphe devint un adorateur de la puissance romaine.

Cette admiration enthousiaste devait lui faire paraître bien mesquines et bien misérables les petites affaires de la Judée. Comme il dut rire des rêves de ces zélateurs qui ne parlaient de rien moins que de chasser les Romains de la Judée ! Apparemment, pensait-il, ces gens ont perdu l’esprit. Aussi essaya-t-il d’étouffer dans l’œuf leurs projets de révolution. Mais quand il vit le peuple courir aux armes et engager sérieusement la lutte, il se cacha dans le temple avec quelques autres partisans de Rome et n’osa en sortir que lorsque les zélateurs modérés, sous la conduite d’Éléazar, eurent la haute main dans Jérusalem. Craignant de s’attirer la colère des patriotes par ses sympathies notoires en faveur des Romains, Josèphe fit montre d’un profond amour pour la liberté, tandis qu’il se réjouissait eu secret de l’arrivée prochaine de Cestius, qui allait venir, avec toutes ses forces, mettre fin à tous ces beaux rêves d’indépendance. Toutefois, l’événement trompa ses espérances : Cestius dut opérer une retraite qui ressemblait à une fuite.

On ne peut guère s’expliquer comment Josèphe, l’ami des Romains, put se voir confier le gouvernement le plus considérable de la Galilée. Il en fut, sans aucun doute, redevable à son ami, le ci-devant grand prêtre Josué ben Gamala, qui jouissait d’une grande autorité dans le Conseil. Faut-il croire qu’il ait poussé l’hypocrisie jusqu’à se poser en fervent zélateur ? Il semble plutôt que l’héroïque effort de la révolution à Jérusalem et la défaite de Cestius aient produit, même sur l’âme prosaïque de Josèphe, une impression profonde. Sans doute, il considérait comme un rêve insensé l’espoir de s’affranchir absolument de la puissance romaine ; mais il pouvait croire que la résistance opiniâtre des Judéens forcerait l’empereur à certaines concessions, qu’il consentirait à laisser le gouvernement de la Judée au roi Agrippa et à lui rendre la situation qu’avait occupée son aïeul Hérode. C’est en effet pour Agrippa que Josèphe a travaillé, et, à ce point de vue, sa conduite n’a pas été tout à fait celle d’un traître et d’un malhonnête homme. Agrippa lui-même ne voyait pas la révolution de trop mauvais œil ; lui aussi espérait en tirer parti pour augmenter son pouvoir. Ce qu’il ne pouvait faire par lui-même, en sa qualité de vassal de Rome, il en chargeait Josèphe, avec qui il était intimement lié.

Le Sanhédrin adjoignit à Josèphe deux docteurs de la Loi : Joazar et Juda ; Josèphe en parle tantôt avec éloge, tantôt il les accuse de vénalité. Au fond, l’un et l’autre étaient nuls. Ils dis-parurent bientôt de la scène et, sur l’avis de Josèphe, s’en retournèrent à Jérusalem.

Dans les premiers temps de l’arrivée de Josèphe en Galilée, il parut avoir sérieusement à cœur d’entretenir le zèle révolutionnaire des Judéens. Il réunit une sorte de Sanhédrin, composé de soixante-dix personnes notables, à l’instar de celui de Jérusalem. Dans certaines régions du pays, il installa des fonctionnaires chargés de la juridiction criminelle, et confia, dans chaque localité, l’administration intérieure à sept des principaux citoyens. Il leva des troupes en Galilée, — environ cent mille hommes, affirme-t-il avec quelque exagération, — leur donna des armes, les dressa aux manœuvres des Romains, les habitua à une discipline sévère ; toutes choses indispensables à une nation militaire, mais de moindre importance pour un peuple exalté par l’amour de la liberté. Il forma même une troupe de cavalerie et prit à sa solde des corps francs (environ cinq mille hommes). Il s’entoura aussi d’une garde du corps composée de cinq cents hommes déterminés, qui obéissaient à son moindre signe. Il fortifia plusieurs villes de la haute et de la basse Galilée et y fit entasser des provisions de bouche. Bref, il prit, au début, d’énergiques mesures pour mettre le pays en état de défense. Dès son arrivée en Galilée, il ordonna, soit de son propre mouvement, soit sur l’invitation du Sanhédrin, la destruction du palais élevé par Antipas dans Tibériade, parce qu’on y voyait des figures d’animaux interdites par la loi judaïque. A cet effet, il avait convoqué les principaux habitants de la ville dans une bourgade voisine, Beth-Maon, et là il chercha à leur persuader de ne pas s’opposer à la destruction du palais. Mais pendant qu’il était en pourparlers avec Capellus et ses compagnons, Josué ben Sapphia le prévint, mit le feu à l’édifice et en distribua les richesses à ses hommes. Josèphe, mécontent, accourut à Tibériade pour saisir les trésors trouvés dans le palais et les confier à des mains sûres qui les garderaient au roi Agrippa. Par cette attitude ambiguë, Josèphe paralysait l’action des rebelles, bien loin de la favoriser.

Il haïssait particulièrement Jean de Gischala, dont l’activité infatigable et la supériorité intellectuelle excitaient sa jalousie, et qui pourtant, au début, respectait en lui le mandataire du Sanhédrin. Josèphe s’ingénia à multiplier les obstacles devant lui, comme devant tous les patriotes. Jean lui ayant demandé la permission de vendre le blé des redevances impériales en haute Galilée, et d’en employer le produit à rebâtir les murs de sa ville natale, Josèphe la lui refusa, et ce ne fut que sur les instances de ses deux collègues, Joazar et Juda, qu’il se décida à l’accorder. Éclairé désormais sur la duplicité de Josèphe, Jean se promit de faire tous ses efforts pour en prévenir les effets. Une occasion se présenta bientôt qui ouvrit les yeux aux Galiléens sur l’attitude louche du gouverneur.

Quelques jeunes gens de Dabaritta, petite ville près du mont Thabor, avaient pillé les bagages de la femme d’un intendant de Bérénice et du roi Agrippa, qui voyageait à travers le pays, et lui avaient enlevé une quantité de métaux précieux et de vêtements de luxe. Par attachement pour Agrippa, Josèphe eut soin de lui faire restituer cette prise, tandis qu’il faisait accroire aux jeunes gens qu’il la faisait expédier au trésor national de Jérusalem. Mais les gens de Dabaritta devinèrent la vérité et publièrent dans tout le voisinage que Josèphe était un traître, qui avait l’intention de livrer le pays aux Romains. Dés le lendemain, au point du jour, accoururent à Tarichée, prés du lac de Tibériade, les habitants des bourgs voisins, outrés de colère contre Josèphe. Josué ben Sapphia échauffa encore ces dispositions hostiles en prenant dans ses bras le livre de la Loi, et adjurant ses concitoyens de punir le traître, sinon pour eux-mêmes, du moins pour l’honneur du livre sacré. Déjà la foule, courant à la maison de Josèphe, allait y mettre le feu, et c’en était fait de lui, s’il n’eût eu recours à une ruse et à un mensonge qui le sauvèrent. Il se revêtit d’habits de deuil, suspendit son épée à son cou et s’avança ainsi, en posture de suppliant, dans l’hippodrome de Tarichée, de manière à exciter la compassion publique. Aussitôt qu’il put se faire entendre, il soutint effrontément et persuada aux Tarichéens qu’il ne gardait les objets ravis ni pour les remettre à Agrippa ni pour les envoyer à Jérusalem, mais pour les employer à fortifier les murs de leur ville. La foule crédule se paya de ces belles raisons et se prononça en sa faveur ; sur quoi, une viré altercation s’éleva entre les gens de Tarichée et ceux des autres bourgs, et Josèphe en profita pour rentrer furtivement dans sa maison. Cependant, de cette foule qui s’était calmée et dispersée à sa voix, il restait une centaine de mutins qui ne s’étaient laissé prendre aux paroles astucieuses de Josèphe. Ceux s’approchèrent de sa demeure et se disposèrent à l’incendier. Mais Josèphe sut attirer leur chef dans la maison, où, par son ordre, on le fustigea jusqu’au sang et on lui coupa le poing ; puis, ainsi mutilé il le jeta dehors au milieu de ses compagnons, qui s’enfuirent saisis d’horreur. De ce moment, tout espoir d’une résistance vigoureuse en Galilée était perdu. Josèphe ressemblait au génie de la discorde qu’on aurait chargé d’assurer la concorde. Il divisa la Galilée contre elle-même et y créa deux partis, dont l’un se groupa autour de lui et l’autre autour de Jean de Gischala.

Du côté de Jean étaient les patriotes ardents qui ne se faisaient plus illusion sur la duplicité de Josèphe, notamment les habitants de Gabara. Le reste de la population était avec Josèphe. L’esprit borné des Galiléens n’était pas capable de lire dans le double jeu qu’il jouait. Josèphe et Jean se portaient réciproquement une haine mortelle, mais ne le cédaient guère l’un à l’autre en ruse et en dissimulation.

Lorsque Jean eut acquis la certitude que la plupart des Galiléens, croyant aveuglément au patriotisme et à la bonne foi de Josèphe, le soutenaient de toutes leurs forces, il envoya son frère Siméon avec cent autres députés au Sanhédrin de Jérusalem, pour dénoncer sa conduite et pour demander sa révocation et son rappel. Le président du Sanhédrin, Siméon ben Gamaliel, qui était ami de Jean et qui se défiait de Josèphe, ainsi qu’Anan, l’ancien grand prêtre, appuyèrent cette proposition et obtinrent que le tribunat envoyât en Galilée quatre députés chargés de forcer Josèphe, par tous les moyens possibles, à résigner ses fonctions, et de le ramener mort ou vif à Jérusalem. Aux grandes communautés de Tibériade, Sepphoris et Gabara, le Sanhédrin adressa des missives déclarant Josèphe traître à sa patrie et les invitant à lui refuser tour concours. Le danger était grand pour le gouverneur. Mais il manœuvra avec tant d’art et d’activité qu’il déjoua les mesures prises contre lui. D’une part, en effet, il aimait trop ses fonctions pour y renoncer ; mais, d’autre part, il n’osait braver ouvertement l’autorité du Sanhédrin : aussi eut il recours à la ruse. Averti par son père des dispositions hostiles du Sanhédrin à son égard, il feignit d’être occupé des préparatifs de la lutte contre les Romains, et, aux sommations des délégués de se présenter devant le Sanhédrin, il répondit d’une manière évasive, tout en se déclarant volontiers disposé à abandonner sa charge. Il chercha surtout à rendre la population défavorable aux délégués. Ceux-ci coururent de ville en ville sans obtenir de résultat et faillirent même plus d’une fois être maltraités par les partisans de Josèphe.

Fatigués de ces pérégrinations, les délégués, conseillés par Jean, résolurent d’envoyer sous main des émissaires dans toute la Galilée, pour faire savoir que Josèphe était déclaré suspect et que chacun était délié de son obéissance. Informé de cette résolution par un dénonciateur, Josèphe, avec une promptitude digne d’une meilleure cause, fit occuper par ses gardes les défilés de la route qui conduisait aux villes voisines et à Jérusalem, avec ordre d’arrêter les émissaires et de les amener devant lui. Ensuite, il fit courir aux armes tous ses partisans des bourgs et des villages, et les ayant rassemblés autour de lui, il leur déclara qu’il était victime d’une machination infernale. Grâce à ces insinuations, la foule entra dans une violente colère contre les délégués. Pour donner le change à l’opinion publique et la prévenir en sa faveur, il choisit dans plusieurs villes des hommes d’esprit borné, qui se rendirent à Jérusalem pour exalter les bienfaits du gouvernement de Josèphe et prier le Sanhédrin de le laisser en Galilée et de rappeler les délégués à Jérusalem.

Ceux-ci, voyant qu’ils n’obtenaient aucun résultat, avaient quitté la haute Galilée et s’étaient rendus à Tibériade, dans l’espoir d’y trouver un appui plus sérieux. Josèphe les suivit pas à pas, et, plus habite qu’eux, sut confondre tous leurs plans. Dans leur embarras, les délégués du Sanhédrin avaient résolu, entre autres, d’ordonner un jeûne public, afin d’obtenir l’assistance divine en faveur de la lutte entreprise. Toute la population accourut dans la grande synagogue de Tibériade, qui pouvait contenir plusieurs milliers de personnes. Bien qu’il fût défendu d’y paraître en armes, Josèphe et ses sens s’étaient munis d’armes cachées sous leurs vêtements. Lorsque, la prière terminée, les discussions commencèrent, les adversaires de Josèphe ayant fait mine de vouloir l’arrêter, ses amis tombèrent sur les assaillants les armes à la main ; mais le peuple se rangea de son côté, et il échappa ainsi une fois encore au danger qui le menaçait.

Cependant les envoyés de Josèphe à Jérusalem et ses amis de la capitale avaient produit un revirement d’opinion en sa faveur. Le Sanhédrin rappela ses propres délégués et maintint Josèphe dans ses fonctions. Celui-ci renvoya les députés du Sanhédrin à Jérusalem, chargés de fers.

Tandis que Josèphe allumait ainsi en Galilée la guerre civile, bafouant le Sanhédrin, décourageant les patriotes et poussant l’importante ville de Tibériade à trahir la cause nationale, Sepphoris, la capitale de la Galilée, avait le champ libre pour entamer des négociations avec Rome.

Ce sera la honte éternelle de Josèphe d’avoir, par son impéritie, son égoïsme ou sa duplicité, brisé ainsi les forces de la Galilée, cette fière et belliqueuse province, le meilleur rempart de la Judée. Il avait, il est vrai, fortifié quelques villes ou, pour mieux dire, permis à leurs habitants de se fortifier; mais à l’arrivée des Romains, il n’y avait ni armée ni population pour les arrêter. Chaque ville forte était réduite à ses propres ressources ; à bout de forces et de confiance, Ies Galiléens étaient devenus sinon peureux, du moins égoïstes. On aurait peine à croire à tant de perfidie et d’indignité chez Flavius Josèphe, sil ne nous les révélait lui-même avec un incroyable cynisme. Tout le bénéfice obtenu par quatre mois de luttes dans Jérusalem, Josèphe l’anéantit en cinq mois de gouvernement, avant même que l’ennemi eût paru dans le pays (novembre 66 — mars 67).

Jusque-là, cependant, les Romains n’avaient guère encore fait de tentatives sérieuses contre la Judée. Néron était alors en Grèce, où il quêtait les applaudissements de la foule en jouant de la cithare et conduisant son char dans la carrière. C’est là qu’il reçut la nouvelle foudroyante de la révolte des Judéens et de la défaite de l’armée romaine commandée par Cestius. Néron trembla devant cette révolution de Judée, qui pouvait avoir un contrecoup énorme. Autre nouvelle inattendue : Cestius Gallus venait de mourir, et l’on ne savait si c’était de mort naturelle ou de la douleur de sa défaite. Néron choisit donc pour diriger la campagne de Judée le meilleur de ses généraux, Flavius Vespasien, le glorieux vainqueur des Bretons. Si grande était la frayeur causée par la révolte des Judéens et ses conséquences possibles, qu’on donna à la Syrie un gouverneur spécial, Licinius Mucianus, chargé de veiller sur les mouvements des Parthes. Vespasien était alors en disgrâce, et Néron dut se faire violence pour lui confier des forces si considérables. Mais il n’avait pas le choix ; pour dompter la Judée, il fallait un bras vigoureux.

Ce fut pendant l’hiver de l’an 67 que Vespasien quitta la Grèce pour se rendre sur le théâtre de la guerre. Il fit à Ptolémaïs les préparatifs de l’expédition. Son fils Titus, qui gagna ses éperons dans cette guerre de Judée, lui amena d’Alexandrie deux légions, la Ve et la Xe, ces farouches Decumani, dont les Judéens d’Alexandrie avaient éprouvé la férocité et que ceux de Palestine allaient connaître à leur tour. A Ptolémaïs accoururent auprès de Vespasien les princes du voisinage, même Agrippa et sa sœur Bérénice, tous offrant leurs hommages et leurs troupes au général romain et témoignant ainsi de leur dévouement à Rome. Agrippa, il est vrai, était forcé jusqu’à un certain point de prendre ouvertement parti pour Rome contre la révolution judaïque, car les habitants de Tyr l’avaient accusé auprès de Vespasien d’être de connivence avec les rebellés. Pour dissiper tous les soupçons, il lui fallait déployer un excès de zèle. Dans le même temps, sa sœur Bérénice nouait avec Titus une intrigue amoureuse qui dura de longues années ; elle était beaucoup plus âgée que le fils de Vespasien, mais sa beauté avait résisté au poids des années.

L’armée avec laquelle Vespasien comptait triompher de l’insurrection judaïque se composait de corps d’élite et de troupes alliées, au nombre de plus de 50.000 hommes, outre le train des équipages qui suivait habituellement les légions. Les préparatifs ne furent terminés qu’au printemps, et la campagne s’ouvrit par l’expédition de corps détachés chargés de balayer les bandes de partisans qui infestaient les routes conduisant aux places fortes de la Galilée. Plus prudent que son prédécesseur Cestius, Vespasien, loin de procéder avec précipitation, mena la guerre, depuis le commencement jusqu’à la fin, avec cette lenteur calculée qui dispute le terrain pied à pied à l’adversaire. Josèphe, avec ses bandes, ne pouvait guère lui tenir tête, et il dut se retirer de plus en plus à l’intérieur. Chaque fois qu’il accepta la lutte, il éprouva une défaite. Son armée n’avait pas cette confiance qu’un général dévoué peut seul inspirer à ses troupes ; aussi ses soldats se dispersaient-ils dès que l’ennemi se montrait. Tout autre était l’esprit des Galiléens qui marchaient sous la conduite de Jean de Gischala. Lorsque les Romains s’approchèrent de la forteresse de Jotapata, les habitants de cette ville les chargèrent avec impétuosité, et, bien qu’ils ne pussent rompre les rangs serrés de l’ennemi, ils se battirent si vaillamment qu’ils mirent son avant-garde en fuite.

Le plan de campagne de Vespasien comprenait d’abord la conquête de la Galilée, parce qu’il ne voulait pas laisser d’ennemis derrière lui dans sa marche vers la Judée. L’armée romaine s’avança donc vers les forteresses du nord de la Galilée, notamment Gabara et Jotapata. Gabara, dépourvue de défenseurs, fut aisément prise, puis livrée aux flammes. Toute la population fut passée au fil de l’épée, sur l’ordre du général, comme victime expiatoire de la défaite des Romains devant Jérusalem. Toutes les petites villes et les villages des environs eurent le même sort : leurs habitants furent massacrés ou vendus comme esclaves. Ainsi, dès le début, la guerre prenait un caractère de sauvage vengeance. Pour Josèphe, il se tenait à l’écart dans Tibériade, terrifiée et consternée par sa fuite. En ce moment déjà, il songeait à passer à l’ennemi, mais une sorte de honte le retenait encore : déserter ainsi dès le début de la guerre, c’était par trop d’ignominie. Il écrivit donc au Sanhédrin pour lui dépeindre la situation, lui demander des instructions et des ordres : fallait-il entamer des négociations avec l’ennemi ou continuer la lutte ? Dans ce dernier cas, il réclamait des renforts. Ainsi, la Galilée, dont la population était plus dense que celle de la Judée et qui comptait plus de trois millions d’âmes, avait déjà besoin de renforts, tant elle était affaiblie et désorganisée par la coupable conduite de Josèphe.

De Gabara, Vespasien se dirigea sur Jotapata ; mais, pour y arriver, l’armée romaine dut se frayer à grand’peine un chemin, car les Judéens avaient barré les défilés, obstrué les vallées et rendu les routes impraticables. Le rocher sur lequel était bâtie la ville est entouré de collines escarpées, séparées de la forteresse par des précipices profonds. La place n’était accessible que par le côté nord; mais les habitants avaient fortifié cette route par un retranchement et par plusieurs tours. On y avait accumulé des quartiers de rocher, des javelots, des flèches, des frondes, des moyens de défense de toute sorte. C’est là que les Romains dirigèrent leurs attaques. Ils dressèrent soixante machines de siège qui lançaient sans interruption sur la forteresse des javelots, des pierres et des brandons garnis de matières inflammables. Toutefois, les assiégés se défendirent avec un désespoir et un mépris de la mort qui lassèrent leurs ennemis. Ils repoussèrent plusieurs assauts, détruisirent à mainte reprise les travaux de siège, firent même des sorties habiles et parfois heureuses. Après plus de quarante jours de siège (17 iyar — 1er tammuz), les Jotapatiens tenaient encore, et la ville ne fut prise que par la trahison d’un transfuge qui indiqua aux ennemis un poste peu garni de défenseurs. Les Romains, avant le point du jour, pénétrèrent par cet endroit dans la ville, surprirent les guerriers fatigués et assoupis et les massacrèrent jusqu’au dernier. Beaucoup de Judéens se donnèrent eux-mêmes la mort en se perçant de leur épée ou en se jetant du haut des murailles. Ce siège coûta la vie à 10.000 hommes, et plus d’un millier de femmes et d’enfants furent réduits en esclavage. La forteresse fut rasée (1er tammouz ; juin 67). Jotapata montra par son exemple, au reste du pays, comment il fallait mourir en gardant l’honneur sauf. Quelques jours auparavant, Jappa (Japhia), près de Nazareth, qui devait inquiéter les derrières de l’ennemi, était tombée en son pouvoir.

Josèphe était venu à Jotapata avant le siège de la ville, et avait, au début, dirigé la résistance. Bientôt, la jugeant inutile, il songea à quitter la place, mais les habitants l’en empêchèrent. Lorsqu’elle tomba au pouvoir de l’ennemi, il se cacha dans une citerne où s’étaient déjà réfugiés quarante guerriers judéens. Cependant leur retraite fut révélée aux Romains, qui sommèrent Josèphe de se rendre. Celui-ci, écartant toute hésitation, était prêt à sortir et à se rendre aux Romains, sur l’assurance que lui avait donnée son ami Nicanor d’avoir la vie sauve ; mais ses compagnons lui mirent l’épée sur la gorge et menacèrent de le tuer s’il déshonorait le judaïsme par une telle lâcheté. Forcé de céder au nombre, Josèphe dut se soumettre à la résolution commune de se donner la mort. Les malheureux fugitifs jurèrent d’exécuter leur résolution et, fidèles à leur serment, s’entr’égorgèrent tous. Seul, Josèphe, qui lui aussi avait juré de mourir, manqua de parole aux morts, comme il l’avait fait aux vivants. Resté seul avec le dernier de ses compagnons, il le désarma, moitié de gré, moitié de force, puis il se rendit aux Romains. Vespasien le traita avec beaucoup d’égards et comme s’il n’avait jamais vu en lui un ennemi. Josèphe, à la vérité, fut mis aux fers et placé sous bonne garde, mais seulement pour la montre. En effet, Vespasien lui permit de se choisir une femme parmi les prisonnières, et de porter un riche vêtement ; il le combla de présents et le donna pour compagnon à son fils Titus.

Après la destruction de Japha et de Jotapata, vint le tour de la ville maritime de Joppé. Peu de temps après, Tibériade tomba également au pouvoir des Romains. Les habitants, fatigués et démoralisés par leurs luttes avec Josèphe, ne firent aucune résistance et ouvrirent leurs portes. Ainsi, un an après le soulèvement de Jérusalem, la Galilée, qui s’était levée, toute frémissante de patriotisme, pour défendre sa liberté et la religion des ancêtres, était presque tout entière réduite en cendres, sa population détruite ou captive et plus esclave que jamais. Pour Agrippa, l’on put voir, en cette occurrence, que ce n’était pas uniquement la politique ni la crainte des Romains qui l’avaient armé contre son peuple. Vespasien avait laissé à sa discrétion les prisonniers originaires de ses États. Il pouvait les relâcher ou leur infliger un châtiment : il préféra les vendre comme esclaves.

Trois places fortes restaient encore aux mains des zélateurs de Galilée : Gamala, la forteresse du mont Thabor, et Gischala dans l’extrême nord. Grâce aux efforts de deux chefs de zélateurs, Joseph de Gamala et Charès. Gamala s’était soulevée. En vain le lieutenant du roi Agrippa l’assiégea pendant plusieurs mois ; les zélateurs tinrent bon. Vespasien lui-même marcha alors contre cette ville (24 éloul). La lutte engagée sous les murs de Gamala fut une des plus héroïques de toute cette guerre.

Pendant plusieurs jours, les assiégés défendirent la ville du haut des ouvrages extérieurs, avec un acharnement digne de leur compatriote, Juda le Galiléen. A mesure que les machines romaines arrivaient à la hauteur des remparts, les assiégés se repliaient dans l’intérieur de la ville, à laquelle ils faisaient pour ainsi dire un rempart de leurs corps. Au bout de trois semaines de siège, les machines avaient fait une petite brèche au mur, par où un certain nombre de guerriers romains pénétrèrent dans la place. Les habitants se réfugièrent dans le quartier haut, suivis de près par les Romains, qui s’égarèrent dans les rues étroites et tortueuses et furent assaillis à coups de pierres lancées du haut des toits. Déconcertés par cette furieuse attaque, les Romains essayèrent de se sauver sur les toits des maisons les plus basses, qui ne purent supporter ce poids et s’écroulèrent en les ensevelissant sous leurs ruines. Les gens de Gamala poursuivirent les fuyards en leur jetant d’énormes quartiers de roche, si bien que la retraite leur devenait presque impossible. Cela se passait pendant la fête des Tentes. Ce fut un beau jour pour Gamala, un jour de victoire, mais d’une victoire chèrement payée. Sous les cadavres des Romains gisaient entassés ceux d’une foule de Judéens, héros dont la perte était irréparable. Charès, un des chefs, était blessé à mort. Le lendemain, l’ennemi attira les Judéens sur une tour qu’il faisait semblant d’attaquer, mais cette tour était minée et elle s’écroula avec un fracas épouvantable, ensevelissant sous ses décombres les braves défenseurs de la ville avec leur dernier chef survivant, Joseph, le fils de la sage-femme. Inutile, dès lors, de songer à une plus longue résistance. Les Romains entrèrent dans la ville et égorgèrent tout ce qui leur tombait entre les mains, environ 4.000 hommes. Près de 5.000 autres se donnèrent eux-mêmes la mort ; et de toute la population de Gamala, il ne survécut que deux jeunes filles.

Dans cet intervalle, la forteresse du mont Thabor (l’Itabyrion) avait été également prise, grâce à un stratagème de Placidus. Cette forteresse était située sur une hauteur abrupte, isolée de toutes parts, et qui s’élève sur la plaine de Jezréel, à près de 1.600 pieds du sol. Cette position la rendait inexpugnable. Mais Placidus, par une fuite simulée, attira au dehors les défenseurs de la forteresse ; puis il fit faire volte-face à sa cavalerie, qui massacra les poursuivants. Ceux qui étaient restés dans la place, jugeant la résistance impossible, s’enfuirent par l’autre côté de la montagne, vers Jérusalem. Les habitants, affaiblis et souffrant du manque d’eau, durent se rendre.

La petite ville de Gischala, oit commandait Jean et qui comptait peu de défenseurs, ne pouvait tenir contre les Romains. Lorsque Titus s’en approcha avec des forces considérables et somma la garnison de se rendre, Jean lui demanda un armistice d’un jour, ce jour était précisément celui du sabbat, et il profita de cette trêve pour quitter la ville avec plusieurs milliers d’habitants. Le lendemain, Gischala ouvrit ses portes, et ses murailles furent rasées. Titus envoya un corps à la poursuite de Jean, mais celui-ci, qui avait de l’avance, put gagner Jérusalem. Quant à ceux des fugitifs qu’on put atteindre, ils furent massacrés, sans distinction d’âge ni de sexe. Ce fut l’agonie de la Galilée vaincue. Cependant, les Romains étaient tellement épuisés par ces luttes sanglantes, et leurs rangs s’étaient tellement éclaircis, que Vespasien dut accorder un peu de repos à son armée et remplir les nombreux vides qu’y avait faits la mort.

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DEUXIÈME PÉRIODE — APRÈS L’EXIL
Troisième époque — La décadence

Chapitre XI — Les rois Hasmonéens — (106-40).




Jean Hyrcan, en mourant, avait laissé le pouvoir à sa femme et donné le grand cohénat à son fils Juda, plus connu sous le nom grec d’Aristobule. Mais la coutume, empruntée à la Grèce, de confier le gouvernement à des femmes n’avait pas encore pris racine en Judée, et l’événement le fit bientôt voir. Aristobule enleva le pouvoir à sa mère, sans qu’il s’ensuivit des troubles, et il réunit de nouveau en lui la double dignité de grand prêtre et de prince. On prétend qu’il est le premier Hasmonéen qui ait pris le titre de roi, titre qui d’ailleurs n’ajouta rien à sa puissance ni à son autorité. Cependant ses monnaies n’en font pas mention; elles portent simplement comme inscription : Le grand prêtre Juda et la communauté des Judéens. — La semence de discorde jetée par Hyrcan se développa sous le règne de ses successeurs. C’est en vain que ceux-ci cherchaient à placer leur pouvoir au-dessus de toute atteinte; c’est en vain qu’ils s’entouraient d’une garde du corps composée de fidèles mercenaires ; en vain ils accomplissaient de brillants faits d’armes : la scission était irréparable, et tous leurs efforts ne servirent qu’à l’élargir encore.

Non seulement Aristobule chassa sa mère du trône, mais il la fit jeter en prison avec trois de ses frères. Seul, son frère Antigone, qu’il chérissait, qui avait été son compagnon de luttes et qui partageait ses idées, fut associé par lui au pouvoir. Par suite de la courte durée de son règne, il ne nous reste que peu de détails, d’ailleurs fort incohérents, à son sujet. Cependant il en ressort qu’il suivit fidèlement la ligne de conduite adoptée par son père vis-à-vis des deux partis et qu’il se rangea du côté des Sadducéens, en écartant les Pharisiens de toute influence. Mais Aristobule n’avait pas plus d’amis parmi le peuple qu’il n’en avait dans sa famille. Il avait de la prédilection pour l’hellénisme, ce qui lui valut le surnom de Philhellène et suffit à le faire détester du parti populaire. Tandis que les Grecs le représentent comme un homme sensé et de goûts simples, les Judéens lui

reprochent sa dureté et son insensibilité de cœur. Sa mère était sans doute morte de vieillesse dans sa prison : la malignité publique fit courir le bruit que le fils dénaturé l’avait laissée mourir de faim. Son frère qu’il chérissait, Antigone, avait probablement été assassiné à l’instigation du parti hostile à la famille des Hasmonéens. La rumeur populaire attribua ce meurtre au roi, sous prétexte de jalousie. Pour inspirer plus d’horreur pour la perversité d’Aristobule, la légende a brodé autour de cette mort tout un tissu d’événements tragiques.

Aristobule, qui avait hérité de son père sa valeur guerrière, .reprit aussi son projet d’étendre la Judée vers le nord-est. II fit une expédition contre les Ituréens et les Trachonites, peuplades à demi barbares. Son frère Antigone, avec lequel il avait conquis ses premiers lauriers sur les Samaritains et les Syriens, l’accompagnait. La fortune des armes sourit à Aristobule comme elle avait fait à son père. II agrandit la Judée et força les peuples vaincus à embrasser le judaïsme. En poursuivant ses conquêtes dans cette direction, la Judée aurait pu devenir maîtresse des routes de caravanes, des bords de l’Euphrate jusqu’à l’Égypte. Grâce à cette extension de territoire, disposant d’une armée valeureuse et de forteresses en excellent état de défense, elle aurait pu prendre une place notable dans le système politique de l’époque. Mais, comme si la Providence avait décidé que la Judée ne devait pas acquérir de prépondérance dans cette voie, Aristobule fut arrêté dans ses conquêtes par une grave maladie qui l’obligea à retourner à Jérusalem. Antigone continua quelque temps la guerre avec un grand bonheur; mais, étant revenu à Jérusalem à cause de l’approche des fêtes de tisri, il ne revit jamais le champ de bataille. Il mourut assassiné, comme nous l’avons dit, et Aristobule succomba à son mal après un règne d’un an.

A la mort de ses deux frères, le pouvoir revint à Alexandre Jannée (Jonathan). On prétend qu’il fut tiré de la prison où il était détenu, pour aller ceindre le diadème. Au début de son règne, il semble avoir recherché la faveur populaire. Sa femme, Salomé Alexandra, était dévouée aux Pharisiens, qui avaient à leur tête Siméon ben Schétach, frère de la reine. Alexandre, qui, lorsqu’il fut appelé au trône, n’était âgé que de vingt-trois ans, avait les goûts belliqueux de sa famille, mais n’avait hérité de ses ancêtres ni les talents militaires ni la prudence. Il se lança dans des entreprises guerrières où il gaspilla les forces de la nation et mena plus d’une fois le pays au bord de l’abîme. Son règne, qui dura vingt-sept ans (105-70) et qui s’écoula au milieu des guerres, au dehors et au dedans, ne pouvait guère rehausser le bien-être matériel de-r la nation. Cependant son étoile le servit mieux que sa prudence et ne l’abandonna pas dans les situations critiques où il s’était mis. Il put même étendre les frontières de la Judée vers le nord. Comme son père, il se servait pour la guerre de troupes mercenaires, tirées de la Pisidie et de la Cilicie. Il n’osait employer à cet effet des Syriens ; l’aversion mutuelle qui régnait entre eux et les Judéens était trop profondément enracinée pour qu’on pût compter sur une coopération sincère. Les vues d’Alexandre se portaient surtout sur les villes maritimes. Pour les réduire, il fallut guerroyer non seulement contre les habitants, mais encore contre le prince égyptien Ptolémée Lathuros, qu’ils avaient appelé à leur secours. Ptolémée, qui était en guerre ouverte avec sa mère, la reine Cléopâtre, saisit avec empressement l’occasion d’accroître sa puissance, afin de pouvoir détrôner sa mère. D’ailleurs, Lathuros était hostile aux Judéens parce que Cléopâtre les favorisait. Un jour de sabbat, il attaqua avec ses troupes l’armée des Judéens, qui comptait au moins cinquante mille hommes et qui campait, près de Sepphoris. Trente mille Judéens jonchèrent de leurs cadavres le champ de bataille. Le reste fut fait prisonnier ou mis en fuite. Lathuros parcourut la Judée avec son armée, massacrant tout sur son passage. R n’épargna même pas les femmes et les enfants. Il voulait se venger non seulement d’Alexandre, mais des Judéens en général, qu’il trouvait ligués contre lui en Égypte. Un honteux asservissement pouvait être pour la Judée le résultat de cette défaite. Mais Cléopâtre, inquiète des succès de son fils, s’apprêta à lui enlever le fruit de sa victoire avant qu’il pût en profiter pour se retourner contre elle-même. Elle réunit une armée qu’elle envoya en Judée et en Syrie, sous la conduite des généraux judéens Helcia et Anania, ces deux fils d’Onias auxquels elle devait d’avoir pu conserver la couronne. Helcia mourut dans cette expédition contre Lathuros, qu’il avait suivi pas à pas. Son frère le remplaça à la tête de l’armée et dans le conseil de la reine. La situation d’Anania, à ce moment-là, fut décisive pour ses compatriotes de Judée. Quelques-uns des conseillers de Cléopâtre lui avaient inspiré la pensée de profiter de la nécessité où se trouvait la Judée de recourir à sa protection, pour détrôner Alexandre, s’emparer de son pays et le réunir de nouveau à l’Égypte. Anania combattit ce projet avec indignation. Non seulement il fit ressortir l’injustice de cette violation des traités, mais il fit voir à la reine les conséquences funestes qui en résulteraient. Les Judéens d’Égypte, qui étaient les soutiens de son trône menacé par son fils, ne se joindraient-ils pas à ses ennemis, si, par une tentative déloyale, elle menaçait l’indépendance de la Judée ? Le discours d’Anania indiquait aussi, comme une menace implicite, qu’il cesserait de mettre au service de la reine son influence politique et ses talents militaires, ou qu’il se prononcerait même nettement contre elle. Ce langage ne manqua pas de faire une profonde impression sur Cléopâtre. Elle rejeta le perfide conseil des ennemis des Judéens et conclut avec Alexandre un traité d’alliance offensive et défensive. Grâce à cette alliance, Alexandre put achever ses conquêtes et s’emparer, entre autres, de la ville maritime de Gaza.

Pendant les neuf années qui s’écoulèrent entre son avènement et la prise de Gaza (105-96), Alexandre, aux prises avec des dangers et des embarras de toute sorte, n’avait guère troublé la paix à l’intérieur. Il semble avoir observé la plus complète neutralité au sujet de la grave querelle qui divisait les Pharisiens et les Sadducéens. Sa femme Salomé, qui était très attachée aux premiers, contribua grandement sans doute à lui faire conserver cette attitude pacifique. Siméon, frère de la reine, paraît avoir servi d’intermédiaire à Alexandre auprès des Pharisiens, toujours maintenus à l’écart, et des Sadducéens, qui occupaient les emplois. Depuis que Hyrcan avait rompu avec les Pharisiens, le Grand Conseil ne comptait plus dans son sein que des Sadducéens. Tant que durerait la situation privilégiée de ces derniers, la réconciliation et la concorde étaient impossibles entre les deux partis. Alexandre eut la bonne pensée d’apaiser leur différend en leur conférant des droits égaux à occuper les emplois et les dignités. Mais les Pharisiens refusèrent de partager les fonctions avec leurs adversaires et firent une résistance passive. Seul, Siméon ben Schétach se fit recevoir dans le sein du collège sadducéen, mais avec l’arrière-pensée d’en chasser peu à peu les membres de ce parti. Dans la suite, il put mettre son projet à exécution.

Tant que sa situation critique détourna Alexandre des affaires intérieures, il persista dans sa neutralité. Mais les choses changèrent de face, lorsqu’il revint en vainqueur après avoir conquis des villes et des territoires en nombre. Était-ce parce qui Alexandre voyait dans l’influence qui était revenue aux Pharisiens un obstacle à sa puissance, ou parce qu’il voulait s’attacher les Sadducéens, qui étaient plus aptes à la guerre ? ou bien Diogène, le favori du prince, dont les conseils lui furent aussi funestes que ceux du Sadducéen Jonathan l’avaient été pour Hyrcan, avait-il circonvenu son esprit en faveur de son parti ? Quoi qu’il en soit, Alexandre se posa tout à coup en adversaire déclaré de la doctrine pharisaïque et manifesta ses intentions de la façon la plus blessante. A la fête des Tabernacles, le prince, en sa qualité de grand prêtre, devait, conformément à un vieil usage, répandre sur l’autel de l’eau contenue dans une coupe d’argent, comme présage symbolique de fertilité. Afin de bien montrer son mépris pour cet usage inventé par les Pharisiens, il répandit l’eau à terre. Il n’en fallait pas davantage pour soulever le peuple massé dans le parvis extérieur. Enflammés de colère et sans réfléchir aux conséquences, les assistants lancèrent contre Alexandre les cédrats qu’ils portaient à la main et l’accablèrent d’injures, l’accusant d’être indigne du grand pontificat. Le prince, en danger de mort, ne put se sauver qu’en appelant à son secours ses Pisidiens et ses Ciliciens, qui accoururent aussitôt, comme s’ils n’eussent attendu qu’un signe pour intervenir, et se précipitèrent sur les émeutiers. Environ six mille hommes tombèrent sous leurs coups (95). Pour prévenir le retour de pareilles scènes, Alexandre fit poser une barrière autour du parvis des prêtres, et en fit interdire l’accès au peuple. Cet incident fit naître une haine implacable entre le roi et les Pharisiens. Ainsi, dès la troisième génération, les Hasmonéens, par l’effet de leur caractère aveuglément passionné, avaient ébranlé l’édifice que leurs pères avaient élevé au prix de leur sang, et à semble merveilleux que celui-ci ait pu résister si longtemps aux coups qui lui étaient portés. La scission du royaume en deux pays, Juda et Israël, qui s’était produite sous Roboam et Jéroboam, s’accomplit de nouveau, grâce aux dissensions des Pharisiens et des Sadducéens.

Mais Alexandre ne vit pas le désordre qu’il avait jeté dans l’État par son puéril aveuglement. Il continua à caresser de vastes projets de conquête, oubliant que, lorsque l’harmonie entre le prince et le peuple, cette condition vitale d’un pays a cessé d’exister, les agrandissements de territoire servent plutôt à l’affaiblir qu’à le fortifier. Mais Alexandre ne songeait qu’à satisfaire ses goûts belliqueux. Il dirigea ses entreprises vers le pays, situé au delà du Jourdain, qui portait encore le nom de Moabitide, et vers le sud-est du lac de Tibériade, qui s’appelait le Galaad ou la Gaulanitide. Comme il poursuivait ses conquêtes, le roi des Nabatéens, Obéda (ou Oboda), sortit de Pétra, sa capitale, se jeta à sa rencontre, et l’attira dans un terrain sans routes praticables et coupé de ravins : l’armée d’Alexandre fut complètement exterminée. Seul le prince put s’échapper et arriver sain et sauf à Jérusalem (vers l’an 94). Il y trouva ses ennemis, les Pharisiens, qui soulevèrent contre lui la population. Pendant six années (94-89), les révoltes et les luttes intestines se succédèrent. Alexandre réprimait les soulèvements à l’aide de ses mercenaires ; mais chaque massacre servait de prétexte à de nouvelles émeutes. A la fin, Alexandre se sentit tellement épuisé par toutes ces luttes qu’il se vit forcé de demander la paix aux Pharisiens. Cette fois, ce furent les Pharisiens qui, dans leur rage aveugle, repoussèrent les offres de conciliation et se rendirent coupables d’une trahison envers leur pays, qui sera pour leur parti une honte éternelle.

A Alexandre, qui leur demandait de lui fixer les conditions de la paix, les chefs du parti répondirent : La première condition d’une paix durable, c’est ta mort. Ils entamèrent même des négociations secrètes avec Eukaïros, qui était alors roi de Syrie. Celui-ci s’avança jusqu’au cœur de la Judée avec une armée de 40.000 fantassins et de 3.000 cavaliers. A cette nouvelle, Alexandre marcha à sa rencontre jusqu’à Sichem, avec 2.000 hommes d’infanterie et mille cavaliers. Ce fut une bataille sanglante où des Judéens combattaient contre des Judéens, et des Grecs contre des Grecs.

Les deux armées restèrent fidèles à leurs chefs et ne se laissèrent entraîner à aucune défection. L’issue du combat fut heureuse pour Eukaïros. Alexandre, qui avait perdu tous ses mercenaires, dut se réfugier dans les montagnes d’Éphraïm.

Sa chute lamentable réveilla pour lui la pitié du peuple. Six mille Pharisiens, de ses anciens adversaires, abandonnèrent le camp syrien, et vinrent se ranger à ses côtés. Eukaïros dut quitter la Judée. Cependant les plus acharnés parmi les Pharisiens n’en continuèrent pas moins la lutte. Vaincus dans un combat, ils se jetèrent dans une forteresse ; mais Alexandre les obligea de se rendre. Cédant à son désir de vengeance et aux conseils de son favori sadducéen Diogène, Alexandre fit mettre en croix, le même jour, 800 de ses prisonniers pharisiens. Plus tard, ce fait donna lieu à un récit fort exagéré : on raconta que le prince, assis avec ses concubines au milieu d’un festin, avait fait égorger les femmes et les enfants des condamnés à mort en leur présence. Du reste, cet excès de cruauté n’était pas nécessaire pour stigmatiser Alexandre du surnom de Thrace. Le supplice de la croix infligé à 800 prisonniers le condamne suffisamment comme un bourreau sans entrailles ; et les Sadducéens, qui avaient conseillé cet acte de cruauté, en recueillirent les fruits amers. Plus de cinquante mille hommes des deux partis avaient perdu la vie au milieu de ces discordes. Les Pharisiens éprouvèrent les pertes les plus considérables ; ne se sentant plus en sûreté dans le pays, ils s’enfuirent aussitôt après le supplice des huit cents et se réfugièrent, les uns en Syrie, les autres en Égypte.

Le degré de faiblesse où Alexandre avait été réduit par ces luttes intestines devint manifeste lorsque les rois de Nabatée et de Syrie, Arétas et Antiochus XII, firent de la Judée leur champ de bataille sans que le roi de ce pays pût s’y opposer.

Cependant la fortune ne délaissa pas complètement Alexandre. Un changement qui se produisit en Syrie lui procura quelques avantages. Il put rattacher à la Judée quelques territoires situés au delà du Jourdain et au nord-est. Après avoir passé trois ans à guerroyer au delà du Jourdain (83-80), il retourna à Jérusalem, où il fut acclamé comme vainqueur. Il avait réussi en partie à faire oublier ses méfaits. Sur un mont isolé, non loin du Jourdain, Alexandre avait fait bâtir une citadelle qui porta son nom, Alexandrion. De l’autre côté du Jourdain, près de la mer Morte, il avait élevé Machérous (Machvar), sur une hauteur escarpée protégée de tous côtés par des ravins. Comme Hyrcanion, bâtie par Jean Hyrcan, ces deux forteresses de montagne, grâce à la nature et à l’art, étaient presque imprenables.

Dans la dernière année de son règne, quoiqu’il souffrit depuis longtemps d’une fièvre intermittente, contractée à la suite de ses orgies, Alexandre reprit ses expéditions dans la contrée transjordanique. Pendant le siège de la forteresse de Ragaba (Argob), sa maladie empira si bien qu’il dut se préparer à la mort. A cette heure solennelle, les actes de sa vie lui apparurent sous un nouveau jour. Il reconnut avec horreur qu’il avait montré autant d’imprudence que d’injustice en persécutant les Pharisiens et en s’aliénant les sympathies du peuple. Il recommanda de la manière la plus pressante à la reine sa femme de s’entourer de conseillers pharisiens et de ne rien entreprendre sans leur avis. Il l’engagea aussi à cacher sa mort aux troupes jusqu’à la prise de Ragaba, et à remettre ensuite son corps aux mains des Pharisiens, qui pourraient à leur gré exercer leur vengeance ou leur générosité à son égard, en lui faisant ou non de dignes funérailles. D’après une source plus autorisée, Alexandre aurait calmé les inquiétudes de la reine au sujet de la querelle des partis par ces mots : Ne crains ni les véritables Pharisiens ni ceux de leurs adversaires qui sont sincères ; mais garde-toi des hypocrites de l’un et de l’autre parti, qui, pécheurs comme Zimri, veulent être récompensés comme Phinéas. — Alexandre mourut à l’âge de quarante-neuf ans (79), laissant deux fils, Hyrcan et Aristobule. Les Pharisiens commirent la petitesse de faire du jour de sa mort un jour de fête publique.

Ce fut un bonheur pour la nation judaïque de se voir gouvernée par une femme douce et sincèrement pieuse, après avoir été troublée par les violences d’un despote. Son action fut bienfaisante comme celle de la rosée sur les moissons desséchées et brûlées par le soleil. Les passions surexcitées et la haine homicide des deux partis s’apaisèrent sous son règne. Salomé Alexandra, tout en étant entièrement dévouée aux Pharisiens, à qui elle abandonnait la direction des affaires intérieures, était loin de se montrer intolérante vis-à-vis du parti adverse. Elle imposa si bien aux princes, ses voisins, qu’ils n’osèrent pas faire la guerre à la Judée, et par sa prudence elle sut empêcher un puissant conquérant, qui s’était emparé de la Syrie, de franchir les frontières de son pays. Pendant les neuf années de son règne, le ciel lui-même se montra favorable, et la contrée jouit d’une heureuse abondance. On conserva longtemps les grains de blé, d’une grosseur extraordinaire, qui furent récoltés alors dans les champs de la Judée. Comme ses prédécesseurs, Salomé fit frapper des monnaies avec les mêmes emblèmes et avec la légende : Alexandra, reine, en caractères grecs.

En somme, son règne fut paisible et heureux. La loi, qui avait beaucoup souffert de la division des partis, eut désormais son cours régulier. Si parfois ses rigueurs atteignaient les Sadducéens, habitués à la transgresser, ils ne tombaient pas, du moins, victimes de l’arbitraire. Les prisons, qui s’étaient remplies sous Alexandre, se rouvrirent ; les Pharisiens exilés furent rappelés, et ils revinrent avec des idées bien modifiées par leur séjour à l’étranger. Salomé Alexandre institua comme grand prêtre son fils aîné Hyrcan. C’était un être faible, doué de beaucoup de qualités privées, mais dépourvu de toute aptitude pour les affaires publiques.

Autant par goût personnel que par respect pour les dernières volontés de son époux, Salomé favorisa particulièrement le parti pharisien et lui confia les fonctions les plus importantes. La direction des affaires intérieures était presque entièrement entre leurs mains. Siméon ben Schétach, qui était l’organe du parti, était le frère de la reine et, comme tel, jouissait de la plus grande influence. Son action fut si puissante sur les événements de cette époque que son nom y fut attaché comme celui de la reine : au temps de Siméon ben Schétack et de la reine Salomé, disait-on. A partir de cette époque, ce fut le principal personnage parmi les Pharisiens ou les docteurs de la Loi qui devint président (nassi) du Grand Conseil. Naturellement, cette dignité, qui avait été enlevée au grand prêtre, devait échoir à Siméon ben Schétach. Cependant celui-ci ne se montra pas ambitieux et il appela à ce poste Juda ben Tabbaï, qui séjournait à Alexandrie.

Le savoir et le caractère de cet homme lui inspiraient une estime si haute qu’il voulut bien s’effacer devant lui et lui laisser la préséance. Une missive conçue en termes flatteurs fut adressée à Juda ben Tabbaï pour l’inviter à revenir. Voici la teneur de cette lettre, assurément fort originale : De moi Jérusalem, la ville sainte, à toi Alexandrie : Mon époux (Juda ben Taboar) habite près de toi, et moi je suis abandonnée. Sans doute la communauté d’Alexandrie avait confié à ce célèbre docteur palestinien quelque fonction importante. Juda ben Tabbaï ne tarda pas à se rendre à cette invitation. Il entreprit, avec la coopération de Siméon ben Schétach, de réorganiser le Conseil supérieur, de ré-former l’administration de la justice, de rétablir l’autorité ébranlée des lois religieuses, de développer renseignement ; il adopta enfin, de concert avec lui, toutes les mesures exigées par les circonstances. Si parfois ces deux docteurs durent recourir à des mesures violentes, ce ne fut pas un effet de leur caprice, mais des difficultés du temps. Au reste, ils avaient, pour eux-mêmes et pour les leurs, la même sévérité inflexible, quand il s’agissait de faire valoir l’autorité de. la Loi. Avec Juda ben Tabbaï et Siméon ben Schétach commence la prépondérance du judaïsme légal dans le sens du pharisaïsme, qui l’enrichit et le développa d’âge en âge. On les appelle les restaurateurs de la Loi, qui ont rendu à la couronne (de la Thora) son antique éclat.

Ils commencèrent par épurer le Grand Conseil en en expulsant les Sadducéens. Le code pénal, qu’ils avaient introduit comme supplément aux lois pénales du Pentateuque, fut abrogé et, à sa place, les lois traditionnelles furent remises en vigueur. Le peuple n’eut pas à se plaindre de ce changement, car les lois pénales des Sadducéens et notamment la loi du talion lui étaient odieuses à cause de leur dureté. La procédure fut modifiée en ce sens que les questions posées aux témoins ne portaient plus seulement sur le lieu et l’époque du crime, mais aussi sur les circonstances de détail, afin que le juge fût en état de mieux apprécier le fait et pût, au besoin, convaincre les témoins de contradiction. Cette mesure semble avoir été dirigée spécialement contre les dénonciations qui ne pouvaient manquer de se produire, en un temps où les rôles de vainqueurs et de vaincus changeaient si souvent. Siméon recommanda aux juges d’être très minutieux dans l’interrogatoire des témoins et très circonspects dans la manière de poser les questions, afin d’empêcher les accusateurs de s’emparer, avec mauvaise foi, des paroles échappées aux juges. Contre les divorces, qui se produisaient fréquemment et que facilitait l’interprétation littérale de la loi mosaïque sur la matière, telle que l’entendaient les Sadducéens, les Pharisiens prirent une mesure efficace. Le Grand Conseil publia une ordonnance établissant que l’époux devait remettre à la femme un contrat de mariage (kétoubah) par lequel il lui assurait un douaire garanti parla totalité de ses biens. Vu la rareté de l’argent chez un peuple dont la fortune consistait principalement en biens-fonds, cette mesure devait être un obstacle puissant contre le divorce. Les maris peu fortunés avaient souvent beaucoup de difficultés pour retirer une somme de leur commerce : ils se trouvaient ainsi forcés de triompher, par la froide réflexion, d’un instant d’entraînement et d’irritation.

Une autre mesure de cette époque, qui avait également pour auteur Siméon ben Schétach, concernait la réforme de l’enseignement public. Dans toutes les villes importantes, on institua des écoles supérieures pour les jeunes gens au-dessus de seize ans. Les matières de l’enseignement se réduisaient probablement à l’Écriture sainte, et surtout au Pentateuque.

Tout en travaillant ainsi pour l’avenir, le Grand Conseil ne négligea pas les besoins du moment, et il y imprima aussi le sceau du pharisaïsme. Toutes les prescriptions légales qui avaient été oubliées ou négligées pendant la longue domination des Sadducéens, depuis la rupture de Hyrcan avec les Pharisiens jusqu’à l’avènement de Salomé, furent renouvelées et remises en vigueur. A l’approche de chaque époque où l’on devait célébrer les coutumes en litige, les Pharisiens y procédaient, à dessein, avec pompe et solennité. Le jour où elles avaient été rétablies devint pour eux un jour de fête annuelle, où tout deuil était proscrit, où tout jeûne public était suspendu. La fête des libations d’eau sur l’autel, que le roi Alexandre avait profanée d’une façon si méprisants, fut particulièrement célébrée par des réjouissances publiques.

Dans la suite, ce jour devint une fête populaire d’un caractère spécial (Simchat Bet ha-Shobéha), au sujet de laquelle on disait que celui qui ne l’avait pas vue n’avait jamais vu une vraie fête populaire. Le soir du premier jour de fête, le parvis des femmes était si brillamment illuminé que la ville entière étincelait de feux et que les rues étaient éclairées comme en plein jour. Le peuple se portait en foule vers la colline du temple pour assister au spectacle ou prendre part aux réjouissances. Au milieu de l’allégresse générale, retentissaient de temps en temps des chants solennels : debout sur les quinze marches de l’escalier conduisant du parvis des femmes à l’intérieur du temple, des chœurs de Lévites chantaient des psaumes en s’accompagnant de harpes, de guitares et de cymbales. A la fin des quinze psaumes qui avaient été choisie, pour la circonstance (Cantiques des Degrés), les Lévites engageaient le peuple à s’associer à leurs chants par des cantiques de louanges :

Louez le Seigneur,

Ô serviteurs de Dieu

Qui séjournes dans sa maison pendant ces nuits...

La communauté répondait en reprenant le refrain :

Louez Dieu, car sa bonté est éternelle.

Au lever de l’aurore, les prêtres donnaient avec des trompettes le signal de la cérémonie du puisage de l’eau. La foule se rendait à la fontaine de Siloé ; à chaque arrêt du cortège, les trompettes retentissaient, jusqu’à ce que tout le peuple fût rassemblé près de la fontaine, où l’on puisait avec une coupe d’or l’eau nécessaire pour la libation. Le cortège se remettait alors en marche et, à pas lents, on portait la coupe d’eau jusqu’à la porte des Eaux, à l’ouest du mur intérieur du temple; arrivés là, les trompettes retentissaient de nouveau. L’eau était répandue sur l’autel au son de la frite, qui ne se faisait entendre que dans les solennités extraordinaires.

Une fête populaire du même genre avait lieu le 15 ab (août) : c’était la fête du bois, qui était surtout célébrée par les jeunes filles, au milieu des chants et des danses. Dans un carrefour, au milieu des vignobles, les jeunes filles se réunissaient par bandes ; elles étaient toutes habillées de blanc et dansaient en chœur, en chantant des couplets hébreux. Des jeunes gens assistaient à ces réunions, et souvent y faisaient choix d’une épouse. Cette fête-là aussi était certainement une démonstration contre les Sadducéens, qui défendaient d’offrir du bois pour le service du temple (Korban étsim).

Le Grand Conseil, profitant de l’empressement mis par le peuple à apporter des offrandes, prit une mesure qui devait réveiller tout particulièrement le sentiment national et combattre efficacement les idées des Sadducéens. Ceux-ci avaient prétendu que les sacrifices quotidiens et les frais du temple en général ne devaient pas être, payés par la caisse publique, mais qu’il fallait laisser à la piété des fidèles le soin d’y pourvoir. Le Grand Conseil décida au contraire que tous les Israélites (y compris les prosélytes et les esclaves affranchis) auraient à payer un impôt annuel d’un demi sicle. Grâce à cet impôt, le sacrifice quotidien prit un caractère national : c’était, en effet, la nation entière qui y contribuait. Des collectes furent organisées à trois époques différentes. En Judée elles avaient lieu au printemps. Au premier adar, des hérauts parcouraient le pays et faisaient savoir que le moment de payer l’impôt était proche. La collecte commençait le 15 du même mois. Ensuite arrivaient les impôts du dehors, des pays au delà du Jourdain, de l’Égypte, de la Syrie : ceux-ci ne rentraient que vers l’époque de la fête des Semaines. Les impôts des pays plus éloignés, comme la Babylonie, la Médie, l’Asie Mineure, n’étaient payés qu’à l’approche de la fête des Tentes. Ceux-ci étaient les plus abondants, grâce à la richesse et à la générosité des Judéens de l’étranger : au lieu des sicles d’argent ou de cuivre, ceux-ci envoyaient des statères et des doriques, monnaies d’or. Dans les pays où les Judéens se trouvaient en nombre, on choisissait des centres où l’on déposait les offrandes destinées au temple, en attendant leur transport à Jérusalem. On désignait à cet effet les hommes les plus considérés ; ces personnages chargés de remettre les offrandes à la caisse du temple portaient le nom d’ambassadeurs sacrés. En Mésopotamie et en Babylonie. les villes de Nisibis et de Nahardea (Naarda) sur l’Euphrate, dont la population était en majeure partie judaïque, renfermaient des trésoreries pour les offrandes destinées au temple ; c’est de là qu’on les expédiait à Jérusalem, sous bonne escorte, à cause des pillards parthes on nabatéens. Les communautés de l’Asie Mineure avaient également leurs lieux de centralisation pour la recette de cet impôt : Apamée et Laodicée en Phrygie, Pergame et Adramyttium dans l’Éolide. Environ vingt ans après rétablissement de l’impôt, cette contrée fournissait prés de 200 livres d’or (210.000 francs). On peut conclure de ce fait quelles recettes colossales furent perçues par le temple, et on comprend que, malgré les dépenses considérables réclamées par les besoins du culte, il restât encore un excédent assez important qui fut versé dans le trésor sacré. Aussi le temple de Jérusalem passa-t-il pour le sanctuaire le plus riche et devint-il souvent un objet d’envie.

Jusque-là, la restauration entreprise par Juda ben Tabbaï et Siméon ben Schétach avait encore un caractère inoffensif : ils remirent en vigueur les anciennes lois, en créèrent de nouvelles et cherchèrent à les graver dans le souvenir et dans le cœur du peuple. Mais une réaction ne peut se maintenir. dans des limites aussi sages : sa nature même l’entrain à des empiétements, comme un choc produit nécessairement un contre-coup. Ceux des Sadducéens qui refusaient de se soumettre à l’interprétation pharisaïque de la Loi furent traduits devant les juges. Le zèle déployé pour rehausser l’autorité de la Loi et pour arracher les Sadducéens à leur esprit d’opposition fut si grand, que Juda ben Tabbaï fit exécuter un jour un témoin qui avait été convaincu de faux témoignage dans une accusation capitale. Il voulait réfuter par un fait l’opinion des Sadducéens sur la question. Mais telle était la pureté des intentions qui les animaient, que Siméon ben Schétach n’hésita pas à reprocher à son collègue sa précipitation ; et Juda ben Tabbaï éprouva un si profond repentir d’avoir commis un meurtre juridique, qu’il renonça aussitôt à ses fonctions de président et manifesta hautement sa contrition. Une maxime de Juda ben Tabbaï qui révèle bien la douceur de son caractère, c’est la suivante : Tant que les accusés sont encore devant le tribunal, tu peux les considérer comme des coupables ; mais quand ils se sont retirés, ils doivent paraître des innocents à tes yeux. Siméon ben Schétach, qui, après le départ de Juda ben Tabbaï, occupa la présidence du Conseil, ne paraît pas s’être relâché de sa sévérité contre ceux qui transgressaient la Loi. Cette conduite lui attira la haine de ses adversaires, qui songèrent même à se venger en lui portant le coup le plus sensible. Ils produisirent deux faux témoins qui accusèrent son fils d’un crime digne du dernier supplice. Celui-ci fut en effet condamné à la peine de mort. Sur le chemin du supplice, le jeune homme affirma son innocence en termes si touchants que les témoins eux-mêmes en furent émus et reconnurent la fausseté de leurs allégations. Là-dessus, les juges ayant fait mine de prononcer son acquittement, la victime releva elle-même l’illégalité, de leur conduite en faisant remarquer que, d’après la Loi, les témoins qui reviennent sur leur déposition ne peuvent être crus. Et se tournant vers son père : Veux-tu, dit-il, que le salut d’Israël soit raffermi par ta main, considère-moi comme le pas d’une porte qu’on foule aux pieds. Et le père et le fils se montrèrent dignes de la haute mission de gardiens de la Loi : celui-ci sacrifia sa vie, celui-là sacrifia son amour de père. Siméon, le Brutus juif, laissa la justice suivre son cours, bien qu’il fut convaincu de l’innocence de son enfant, comme l’étaient, du reste, tous les juges.

La sévérité du tribunal pharisien n’avait pas épargné les chefs des Sadducéens, qui furent même les premiers frappés. Ainsi Diogène le Sadducéen, favori d’Alexandre, et plusieurs autres avec lui, qui avaient conseillé ou approuvé le massacre des huit cents Pharisiens, expièrent leur crime par la mort.

En voyant ainsi persécuter leur parti, les principaux d’entre les Sadducéens ne se sentirent plus en sûreté : le glaive de la justice était toujours suspendu sur leur tète, menaçant de les frapper à la moindre infraction religieuse. Dans leur inquiétude, ils se tournèrent vers Aristobule, le second fils de Salomé, qui, tout en n’étant pas attaché au sadducéisme, se constitua leur protecteur. Il s’intéressa chaudement à eux et les recommanda à la clémence de la reine. Lorsque les chefs des Sadducéens comparurent devant Alexandra, ils rappelèrent les services rendus au feu roi, la terreur que leur seul nom inspirait aux voisins de la Judée, ses ennemis. Ils menacèrent d’aller offrir leurs services à Arétas, le roi des Nabatéens, ou aux princes syriens. Ils demandèrent à pouvoir demeurer en sûreté dans quelque forteresse du pays, où ils fussent à l’abri de la surveillance. Le bon cœur de la reine ne put résister aux larmes de ces guerriers blanchis sous le harnais. Elle choisit les plus méritants pour en faire les gouverneurs de ses places fortes. Il n’y eut que trois forteresses, les plus importantes. il est vrai, qu’elle refusa de leur confier : Machérous a l’est de la mer Morte, bâtie par le roi son époux, sur une hauteur escarpée, entourée de précipices ; Alexandrion, à l’ouest du Jourdain, sur une colline nommée Sartoba ; Hyrcanion (ou la montagne du roi), à l’ouest, près de la Méditerranée, bâtie par Hyrcan. Probablement ces forteresses renfermaient d’importants dépôts d’armes.

Tigrane, roi d’Arménie, qui commandait à la Syrie presque entière, songea à soumettre à sa puissance tous les pays qui avaient appartenu à ce royaume. Effrayée de ce redoutable voisinage, la reine Alexandra chercha à éviter un conflit avec le roi d’Arménie, en lui envoyant des présents. Tigrane accueillit avec bonté les présents et les envoyés de la reine. Cependant il n’aurait pas renoncé à attaquer la Judée, si l’hostilité de Rome ne l’avait forcé de lever le siège d’Acco et de songer à la sûreté de son propre royaume. En effet, le général romain Lucullus avait envahi son pays (69). La Judée était momentanément débarrassée de son puissant voisin. Mais bientôt de nouveaux dangers vinrent l’assaillir et l’ébranler jusque dans ses fondements.

En effet, Alexandra avait été atteinte d’une maladie mortelle, et aussitôt surgirent de fâcheuses complications. L’ambitieux et violent Aristobule, prévoyant que son frère aîné, le faible Hyrcan, serait désigné comme successeur au trône, quitta secrètement la capitale et se rendit à la forteresse de Gabata, en Galilée, près de Sepphoris, dont le gouverneur, le Sadducéen Galaïste, qui lui était dévoué, lui remit les clefs. En quinze jours, vingt et un bourgs fortifiés étaient entre ses mains : leurs gouverneurs, tous Sadducéens, les lui avaient livrés. Il leva une armée chez les petits princes de la Syrie, ceux de la Transjordanie et les Trachonites. De la sorte, il put mettre en ligne des forces imposantes. En vain Hyrcan et les principaux membres du Conseil prièrent la reine de prendre un parti décisif pour détourner le danger imminent d’une guerre civile : elle les engagea à songer à l’armée, aux trésors et aux villes fortes qui lui restaient, en leur laissant le soin d’en disposer à leur gré pour le salut de l’État. Quant à elle, elle ne songea plus qu’à mourir. Elle s’éteignit bientôt, laissant son pays et son peuple en proie aux fureurs de la guerre civile qui devait lui coûter son indépendance, acquise au prix de tant de peines. Salomé n’avait régné que neuf ans et elle mourut, dit-on, à l’âge de soixante-treize ans. Elle avait encore vu les beaux jours de l’indépendance de sa nation et, sur son lit de mort, elle dut avoir le sombre pressentiment de sa servitude prochaine. C’est la seule reine de la nation judaïque dont la postérité ait honoré le nom, et elle en fut aussi la dernière princesse indépendante.

Quand la Providence a décidé la chute d’un État, rien ne précipite sa ruine comme les luttes de prétendants, parce qu’elles surexcitent les forces vives d’une nation, la poussent à s’entre-détruire et finissent par lui imposer le joug de l’étranger, joug d’autant plus pesant que l’étranger se présente en sauveur et en pacificateur. La mort de la reine Salomé fut le signal d’une guerre sanglante entre les deux frères, qui divisa la nation en deux camps., Avant de mourir, elle avait remis la couronne à son fils aîné, Hyrcan II. Celui-ci, qui possédait du reste toutes les vertus de l’homme privé, était d’un caractère faible et irrésolu, et, même à une époque plus calme, il n’aurait été qu’un médiocre gouvernant. il n’était pas taillé pour régner dans des temps troublés, et sa bonté causa plus de mal que n’eût fait la violence d’un tyran. Son jeune frère Aristobule était d’un caractère tout opposé. Hyrcan était pusillanime ; Aristobule, au contraire, se distinguait par la fougue de son courage allant jusqu’à la témérité, et en cela il ressemblait à son père Alexandre. Il y joignait une ambition démesurée, qui ne l’abandonna jamais et qui l’exposa comme un aveugle à tous les chocs de la réalité. Son but était de devenir un prince puissant et de soumettre à son pouvoir les pays voisins. Mais sa fougue l’emporta au delà du but, et au lieu de lauriers il ne récolta que de la honte pour lui et sa nation. A peine la reine Salomé eut-elle fermé les yeux et Hyrcan fut-il monté sur le trône, qu’Aristobule marcha sur la capitale, avec ses mercenaires et ses partisans sadducéens, pour détrôner son frère. Du côté de Hyrcan se rangèrent les Pharisiens, le peuple et les mercenaires engagés par la feue reine. Pour plus de sûreté, les partisans de Hyrcan, ayant pris comme otages la femme et les enfants d’Aristobule, les enfermèrent dans la citadelle de Baris, au nord-ouest du temple. Les deux frères ennemis et leurs armées se trouvèrent face à face à Jéricho. Hyrcan perdit la bataille et s’enfuit à Jérusalem, dans la citadelle de Baris : ses mercenaires l’avaient abandonné et s’étaient joints à Aristobule. Ce dernier assiégea le temple, où s’étaient réfugiés beaucoup de ses adversaires, et il s’en empara. Lorsqu’il fut maître du sanctuaire et de la ville, Hyrcan dut se rendre. Une réconciliation eut lieu entre les deux frères, qui se jurèrent alliance dans le temple — Aristobule aurait la couronne royale et Hyrcan la tiare de grand prêtre. Le règne de Hyrcan avait duré trois mois. Pour sceller le traité, le fils d’Aristobule épousa la fille de Hyrcan, Alexandra.

Aristobule, devenu roi grâce à son heureux coup de main, ne paraît pas avoir entrepris de réformes qui eussent pu indisposer les Pharisiens contre lui. La situation respective des partis prit dès lors un caractère nouveau ; peut-être leur hostilité aurait-elle complètement disparu, si un homme n’avait surgi qui, poussé en avant par son ambition démesurée, devint le vampire de la nation judaïque et en suça le sang le plus généreux. Cet homme, c’était Antipater, issu d’une noble famille de l’Idumée, qui avait été contrainte par Jean Hyrcan d’embrasser le judaïsme, comme tous les autres Iduméens. Jamais mauvaise action ne fut si promptement et si durement vengée. Le fanatisme de Hyrcan allait causer le malheur de sa famille et de sa nation. Grâce à sa fortune et à ses capacités de diplomate, Antipater avait occupé les fonctions de gouverneur de l’Idumée sous le règne d’Alexandre et de sa veuve. Il avait su s’attirer l’amitié de ses compatriotes et même celle de ses voisins, les Nabatéens, et des habitants de Gaza et d’Ascalon, grâce à des présents et à des services rendus. Hyrcan II, à qui sa faiblesse rendait un guide nécessaire, avait accordé sa confiance à Antipater, et celui-ci en abusa avec la déloyauté d’un favori qui veut exploiter son influence à son profit. Il ne négligea pas une seule occasion de reprocher à Hyrcan sa position subalterne et l’humiliation d’avoir dû céder la couronne à son frère. Grâce à ces moyens, Antipater amena le craintif Hyrcan à violer son serment et à se rallier au projet infernal d’appeler une puissance étrangère comme arbitre du sort de la Judée. Antipater avait tout arrangé d’avance avec Arétas Philhellène, le roi des Nabatéens, en homme prudent qui a prévu toutes les éventualités. Hyrcan n’eut qu’à se laisser guider passivement. Une nuit, Hyrcan et Antipater s’échappèrent de Jérusalem et atteignirent par des chemins difficiles Pétra, la capitale d’Arétas. Celui-ci était tout disposé à soutenir la cause de Hyrcan. Antipater l’avait gagné par des présents et il avait promesse de rentrer en possession des douze villes à l’est et au sud-ouest de la mer Morte, dont la conquête avait coûté tant de luttes aux Hasmonéens. Arétas se rendit donc en Judée avec une armée de 50.000 hommes, auxquels vinrent se joindre les partisans de Hyrcan. On en vint aux mains ; Aristobule vaincu s’enfuit à Jérusalem (66). La tranquillité, dont la Judée avait joui pendant trois ans, était compromise pour longtemps par l’ambition d’Antipater et l’imprévoyance de Hyrcan.

Au printemps, Arétas vint assiéger Jérusalem. Pour échapper à ce triste spectacle, beaucoup d’habitants des plus considérés, sans doute aussi des chefs des Pharisiens, s’enfuirent de la ville et prirent, pour la plupart, la route de l’Égypte. Le siège dura plusieurs mois, la solidité des murs suppléant à la faiblesse des guerriers d’Aristobule. Mais les vivres vinrent à manquer et, ce qui était plus grave aux yeux des purs, il n’y avait pas de victimes pour les sacrifices de la fête de Pâque qui approchait.

Aristobule, faisant appel aux sentiments de piété des assiégeants, leur demanda de lui livrer des bêtes pour les sacrifices contre payement. Chaque jour, on descendait du mur, au moyen d’une corde, des paniers contenant l’argent et servant à monter les agneaux pour la Pâque. Comme le siège traînait en longueur et qu’on ne pouvait encore en prévoir la fin, un rusé conseiller, inspiré sans doute par Antipater, persuada à Hyrcan de profiter du manque de victimes dont souffrait la ville, pour la forcer à se rendre. Là-dessus, dit-on, les gens de Hyrcan placèrent un jour un porc dans le panier, au lieu d’agneaux. Cet outrage à la Loi causa une indignation si vive et une impression si profonde que le Grand Conseil défendit plus tard d’élever des porcs. Les gens de Hyrcan se rendirent coupables d’un second méfait. Parmi ceux qui avaient abandonné la ville assiégée se trouvait un homme pieux, nommé Onias, qui, par ses prières, avait un jour obtenu du Ciel la pluie pour les champs d’Israël et qui, pendant le siège de Jérusalem, vivait aux environs, dans un endroit solitaire. Les soldats de Hyrcan vinrent l’arracher à sa retraite et le conduisirent au camp. Espérant que le Ciel l’exaucerait encore une fois, on le somma d’invoquer Dieu contre Aristobule et ses partisans. Mais, au lieu d’élever la voix pour maudire, ce juste s’écria avec l’énergie d’une âme noble et vertueuse : Ô Seigneur, maître du monde, assiégeants et assiégés sont également ton peuple, et je te supplie de n’exaucer les prières ni des uns ni des autres. La soldatesque barbare, insensible à cette grandeur d’âme, massacra Onias comme un malfaiteur. Elle croyait étouffer ainsi la voix de la conscience qui se faisait entendre dans le cœur d’Israël, protestant contre cette lutte insensée de frères à frères.

Cependant un nouveau malheur, plus terrible que tous les autres, menaçait la Judée et amoncelait, sur elle de sinistres nuages. La bête aux dents de fer, aux griffes d’airain, au cœur de pierre, qui allait dévorer beaucoup et fouler le reste aux pieds, envahit les champs de la Judée pour boire son sang, ronger sa chair et sucer sa moelle. L’heure avait sonné où l’aigle romain allait se précipiter d’un vol rapide sur l’héritage d’Israël, tournoyer autour de la nation judaïque saignant de mille blessures et s’acharner sur elle jusqu’à ce qu’elle fût devenue un cadavre glacé. Comme l’inexorable destin, Rome régnait alors sur les peuples de l’Asie Mineure, pillant, déchirant, exterminant ; la Judée devait subir le sort commun. Avec un flair remarquable, l’oiseau de proie sentit de loin sa victime et accourut pour lui arracher la vie. Il apparut, la première fois, sous la figure de Scaurus, légat de Pompée, qui avait cherché à faire oublier sa nullité en allant cueillir des lauriers en Asie. Scaurus espérait trouver en Syrie l’occasion de conquérir des honneurs et la fortune pour lui et son maître ; mais, comme il vit ce pays déjà en proie à d’autres sangsues, il se tourna vers la Judée. Les frères ennemis saluèrent son arrivée comme celle d’un sauveur. Tous deux lui envoyèrent des députations ; connaissant le caractère des Romains et sachant qu’ils n’étaient pas insensibles à l’appât de l’argent, tous deux aussi lui offrirent des présents. Les présents d’Aristobule l’emportèrent. En effet, il lui avait apporté quatre cents talents, tandis que Hyrcan, ou plutôt Antipater, s’était borné à des promesses.

Cette fois encore l’intérêt de Rome se trouvait d’accord avec la cupidité du Scaurus, car cet intérêt exigeait que le roi des Nabatéens, qui disposait d’une puissance considérable et commandait à une grande étendue de pays, n’accrût pas davantage encore son pouvoir, en s’immisçant dans la guerre civile de la Judée.

Scaurus enjoignit donc à Arétas de lever aussitôt le siège de Jérusalem, le menaçant, en cas de refus, de la colère de Rome. Arétas obéit et retourna dans son pays avec son armée, poursuivi par les troupes d’Aristobule, qui l’atteignirent près de Capyron (?) et le défirent complètement (65). Aristobule put s’abandonner un instant à l’illusion de croire qu’il était vraiment le roi victorieux de la Judée. La marche de la politique romaine et la lenteur calculée des opérations de Pompée contre Mithridate, l’entretinrent dans la croyance que sa royauté était affermie pour toujours. Belliqueux comme son père, il envahit des territoires, voisins, et il équipa même des corsaires pour faire des courses sur mer en vue du pillage. L’illusion Aristobule dura deux ans (65-63). A cette même époque, il émit des monnaies, pour bien affirmer son indépendance.

Cependant Antipater sut le tirer bientôt de cette fausse sécurité. En fait de corruption et de ruses diplomatiques, Aristobule ne pouvait guère rivaliser avec lui. Déjà il avait gagné Scaurus et l’avait décidé à se prononcer en faveur de Hyrcan et à le recommander auprès de Pompée, qui guerroyait alors eu Syrie.

Celui-ci voyait dans la lutte des deux frères une occasion propice pour inscrire une nation de plus sur la liste de ses conquêtes et pour la faire figurer dans son prochain triomphe à Rome. Aristobule, il est vrai, lui avait envoyé un présent fort riche et d’une grande valeur artistique, que Pompée avait accepté, sans en devenir plus favorable. Ce présent consistait en une vigne d’or, d’une valeur de 500 talents, que le roi Alexandre avait fait faire pour orner le temple. Cette œuvre d’art excita l’admiration générale. Aussi Pompée se hâta-t-il de l’envoyer à Rome, où on la plaça dans le temple de Jupiter Capitolin. Les Judéens pieux, ne pouvant supporter la perte de la vigne d’or, en firent faire une autre, grâce à des offrandes partielles ; les uns donnèrent une grappe en or, les autres des feuilles, et bientôt le cep de vigne brilla de nouveau à l’entrée du saint portique.

Bien que flatté dans sa vanité par la magnificence de ce cadeau, Pompée était loin de vouloir se prononcer en faveur du donateur. Avec une hauteur insolente, il déclara aux envoyés des frères ennemis, Antipater et Nicodème, que leurs maîtres devaient comparaître en personne devant lui à Damas, où il examinerait leur querelle et ferait justice. Quoique profondément humiliés de ce procédé, les deux princes obéirent à la sommation et défendirent chacun éloquemment leur cause. Hyrcan invoqua son droit d’aînesse ; Aristobule prétendit être le plus digne du pouvoir. Un troisième parti s’était présenté devant Pompée : il venait défendre les droits du peuple vis-à-vis des princes ennemis. Fatigués des querelles des Hasmonéens, les gens de ce parti voulaient mettre fin à leur pouvoir héréditaire et placer le pays uniquement sous le régime de la Loi. Ils se plaignaient surtout des derniers Hasmonéens, qui avaient changé la constitution judaïque et remplacé le pontificat par une monarchie oppressive.

Pompée n’écouta ni les plaintes de ces républicains ni les raisons alléguées par les deux frères. Indifférent, au fond, à leur querelle, il voulait uniquement, sous couleur d’arbitrage, réduire la Judée en province vassale de Rome. Il lui fallait peu de pénétration pour s’apercevoir que le faible Hyrcan, qui était pour ainsi dire sous la tutelle de son ministre, était mieux fait pour le rôle de protégé de Rome que le fougueux Aristobule. Aussi penchait-il secrètement pour Hyrcan. Mais, craignant de s’engager, par une décision prématurée, dans une guerre longue et difficile en un tel pays, et qui retarderait son entrée triomphale à Rome, il préféra leurrer Aristobule de belles promesses. Aristobule vit le piège et chercha à l’éviter à temps : il se fortifia dans la citadelle d’Alexandrion, espérant pouvoir arrêter la marche des Romains. Bientôt l’ambition et la cupidité de Rome se montrèrent à nu. Le général romain traita Aristobule, qui n’avait pourtant usé que de son droit de défense, de rebelle et de conspirateur. Il marcha contre lui, le somma de se rendre à merci, et usant tour à tour de promesses mensongères et de menaces sérieuses, il l’amena à cet état de crainte et d’indécision qui entraîne les esprits les mieux trempés à des faux pas. Le malheureux Aristobule, se rendant à la sommation de Pompée, descendit de sa forteresse ; mais il regretta aussitôt cette imprudence et se retira à Jérusalem pour s’y défendre, jusqu’à ce qu’il eut obtenu des conditions favorables. Pompée le suivit et, à son arrivée à Jéricho, il reçut l’agréable nouvelle du suicide de Mithridate. Cette victoire, si facilement remportée sur un des plus dangereux ennemis de Rome, remplit Pompée d’une orgueilleuse satisfaction de lui-même. Il ne voulait plus que briser encore un faible et dernier obstacle, — la résistance d’Aristobule, — pour aller goûter à Rome les fruits de ses incroyables succès. Pour le moment, la victoire lui semblait d’autant plus facile qu’Aristobule, cédant à la crainte, s’était rendu auprès de lui, l’avait comblé de présents et lui avait promis de lui livrer Jérusalem. Gabinius, légat de Pompée, partit avec Aristobule pour prendre possession de la ville et se faire délivrer des sommes d’argent plus considérables encore. Mais les patriotes judéens s’opposèrent à ces projets et fermèrent les portes à Gabinius.

Ainsi, à peine trois ans s’étaient écoulés, que Jérusalem eut à subir de nouveau les horreurs d’un siège. Pompée s’avança avec son armée et la ville lui fut livrée par un parti qui s’y était formé, le parti de la pain à tout prix. Mais les patriotes se retirèrent sur la colline du Temple, coupèrent le pont qui le reliait à la ville et s’y défendirent avec une fermeté admirable. Pompée dut faire un siège en règle. Il fit venir des machines de Tyr, pour battre les murailles en brèche. Il fit combler les fossés avec des arbres amenés de forêts lointaines. Le siège traîna en longueur. Peut-être se serait-il prolongé encore si les assiégés, par suite de leur respect pour la sainteté du sabbat, n’avaient facilité l’assaut. Grâce à une interprétation pharisaïque ou sadducéenne de la Loi, les assiégés croyaient qu’il est permis de se défendre le jour du sabbat, mais non de repousser un assaut. Instruits de cette particularité, les Romains en profitèrent, et, les jours de sabbat, ils cessaient tout combat et ne travaillaient qu’à ébranler la muraille.

Ce fut à un jour de sabbat (mois de sivan, juin 63) qu’une des tours du temple fut jetée bas et qu’une brèche fut ouverte, par où les Romains se précipitèrent. Les légions et les troupes alliées pénétrèrent dans le parvis, massacrant tout sur leur passage les prêtres furent égorgés à côté de leurs victimes. Parmi les assiégés, beaucoup se précipitèrent du haut des terrasses du temple ; d’autres allumèrent des bûchers où ils se jetèrent. En ce jour, environ 12.000 hommes de Juda périrent.

Que servait donc à Hyrcan d’avoir recouru à l’arbitrage de Pompée ? Celui-ci lui enleva le titre de roi, ne lui laissant que le dignité de grand prêtre et le titre d’ethnarque. Il le plaça en quelque sorte sous la curatelle d’Antipater, qui fut nommé administrateur du pays. Les murailles de Jérusalem furent rasées et la Judée, traitée en pays conquis, redevint tributaire de l’étranger. En outre, la Judée rentra dans les étroites frontières qu’elle avait avant les Hasmonéens. Les cités et les districts de la côte, habités par les Grecs, Pompée les érigea eu villes libres, les abandonnant à leurs anciens habitants. Les villes de l’intérieur et celles de la Transjordanie, que Hyrcan Ier et Alexandre avaient incorporées à la Judée après de pénibles luttes, eu furent de nouveau détachées et déclarées villes libres, placées sous la juridiction du gouverneur de la Syrie. Quant aux prisonniers, Pompée fit massacrer les plus dangereux, c’est-à-dire les patriotes exaltés, et emmena le reste à Rome. On vit à son triomphe, mêlés aux autres monarques asiatiques, Aristobule, son fils Antigone, ses deux filles et son oncle Absalon (61). Tandis que Sion voilait sa tête de deuil, Rome était dans l’allégresse. Mais les captifs judéens allaient former la noyau d’une communauté qui devait reprendre sous une autre forme la lutte contre les institutions romaines et en triompher dans une certaine mesure.

Avant l’intervention de Pompée en Judée, il y avait déjà des Judéens qui habitaient Rome et d’autres villes de l’Italie. Sans doute ils y avaient émigré de l’Égypte et de l’Asie Mineure ; grâce aux nécessités des relations commerciales, ils avaient dû s’y établir. Les premiers habitants judaïtes de Rome n’étaient donc pas des prisonniers de guerre, mais plutôt des négociants qui étaient en relations avec les grands pour l’importation du blé d’Égypte et le fermage des impôts de l’Asie Mineure. Ces émigrants ne pouvaient guère former une communauté régulière, vu l’absence de docteurs de la Loi parmi eux. Mais, au nombre des captifs que Pompée traîna à Rome, se trouvaient des hommes versés dans la Loi, qui furent rachetés par leurs riches coreligionnaires et qu’on décida à se luxer dans cette ville. Les descendants de ces prisonniers conservèrent dans la suite le nom d’affranchis (libertini). Le quartier des Judéens à Rome était situé sur la rive droite du Tibre, sur le versant du mont Vatican. Un pont du Tibre conduisant au Vatican porta encore longtemps après le nom de Pont des Judéens (pons Judœrum). Une partie de la population judaïque de Rome alla se fixer dans d’autres villes de l’Italie. Théodos, un de ceux qui avaient émigré à Rome, introduisit dans la communauté judaïque l’usage de remplacer l’agneau pascal, qui ne pouvait être consommé hors de la Palestine et que les exilés regrettaient beaucoup, par un mets analogue. Le mécontentement fut vif à Jérusalem ; il semblait que les Judéens de Rome se permissent, sur la terre étrangère, l’usage d’une viande sacrée. Une lettre de blâme fut envoyée de Jérusalem à Théodos, où il était dit : Si tu n’étais Théodos, nous te mettrions en interdit.

Les Judéens de Rome ne furent pas sans exercer une certaine influence sur la marche des affaires romaines. Comme ils avaient tous, les anciens émigrés et les affranchis, le droit de vote dans les assemblées populaires, leur avis y pesa souvent d’un grand poids, grâce à leur union mutuelle, à leur activité et à leur sang-froid dans la manière d’envisager les affaires, et peut-être aussi à leur sagacité. Cette influence latente était si forte que Cicéron, qui était aussi égoïste qu’éloquent et qui avait appris à haïr les Judéens chez son maître Apollonius Molo, ayant un jour à parler contre eux, craignit de trahir ses dispositions hostiles à leur égard et de s’attirer leur ressentiment. Il s’agissait pour lui de défendre la cause fort injuste du préteur Flaccus, accusé de concussions pendant son gouvernement en Asie Mineure. Flaccus avait, entre autres, mis la main sur l’impôt religieux des communautés judaïques de ces contrées, s’élevant environ à deux cents livres d’or, qui avait été recueilli à Apamée, Laodicée, Adramyttium et Pergame (62). Il avait invoqué un décret du sénat qui défendait les sorties d’or des provinces romaines. Or la Judée, bien que soumise à la puissance de Rome, n’était pas encore admise à l’honneur de faire partie de ses provinces. Les Judéens romains, qui s’intéressaient vivement au procès de Flaccus, vinrent se mêler à la foule des assistants. Cicéron en eut une telle peur, qu’il aurait bien voulu pouvoir parler à voix basse, de façon à n’être entendu que des juges. En présentant sa défense, il eut recours à de puérils sophismes, qui auraient peut-être produit quelque impression sur des Romains de la vieille roche, mais qui n’en pouvaient produire sur des esprits éclairés. Il faut, dit-il entre autres, mettre un soin particulier à combattre les superstitions barbares des Judéens, et c’est le fait d’un homme de grand caractère de témoigner son mépris à ces agitateurs de nos assemblées populaires. Si Pompée n’a pas usé de son droit de vainqueur et a respecté le trésor du temple des Judéens, il ne l’a pas fait par égard pour le sanctuaire, mais par prudence. Il ne voulait pas donner à cette nation, portée au soupçon et à la calomnie, le prétexte d’une accusation. Lorsque Jérusalem n’était pas encore soumise à notre pouvoir et que les Judéens vivaient encore en paix, ils montraient un profond mépris pour la splendeur de l’empire romain, pour la dignité qui s’attache à notre nom, pour les lois de nos ancêtres. Dans la dernière guerre, la nation judaïque a montré tout particulièrement de quels sentiments hostiles elle est animée à notre égard. L’événement a fait voir que les dieux immortels haïssent les Judéens, puisque leur pays a été conquis par nous. Nous ne savons quelle fut l’impression produite par ce discours, ni comment ce procès se termina pour Flaccus. Un an plus tard, Cicéron était condamné à l’exil ; il ne pouvait séjourner dans un rayon de 80 milles de la ville ; sa maison et ses villas furent entièrement rasées.

Après le départ de Pompée, la Judée morcelée sentit son joug s’appesantir par le fait de sa position équivoque, qui n’était ni l’asservissement complet ni l’indépendance. Le puissant ministre de Hyrcan contribua à prolonger ce triste état de choses. Au prix des plus grands sacrifices, il maintint l’alliance avec Rome afin d’avoir un appui contre la haine du peuple, qui voyait en lui l’assassin de sa liberté. Grâce à l’or judaïque, il put secourir le général romain, Scaurus, qui avait quitté la Judée pour aller faire une expédition contre Arétas, le roi des Nabatéens. Sur ces entrefaites, Alexandre II, l’aîné des fils d’Aristobule, s’enfuit de Rome, où il était retenu captif, et arriva en Judée. Il appela à lui les patriotes et réunit environ 10.000 fantassins et 1.500 cavaliers, qu’il mena contre Jérusalem. Hyrcan, ou, pour mieux dire, son maître Antipater, ne put tenir contre Alexandre et quitta la ville, où celui-ci se fortifia. Pour se mettre en sûreté, Alexandre fortifia encore les citadelles d’Alexandrion, d’Hyrcanion en deçà du Jourdain et de Machérous au delà (59-58). Sans doute Lentulus Marcellinus, proconsul de Syrie, était occupé par Arétas ; peut-être aussi Alexandre l’avait-il gagné à prix d’argent. Celui-ci se crut si bien assuré du pouvoir, qu’il fit frapper des monnaies avec celte inscription en grec et en hébreu : Le roi Alexandre et le grand prêtre Jonathan.

Aulus Gabinius, le nouveau gouverneur de la Syrie et le plus féroce des exacteurs romains, se rendant à la prière d’Antipater, mit fin à la puissance d’Alexandre et l’exila à Rome. Pour le sauver du dernier supplice, auquel il était déjà condamné, sa mère Alexandra vint se jeter aux pieds de Gabinius et implora sa grâce. Pour achever d’affaiblir la nation judaïque, Gabinius décréta que la Judée ne devait plus former désormais un corps unique au point de vue administratif et législatif (57). Le pays fut divisé par lui en cinq territoires, qui avaient chacun son conseil d’administration chargé des affaires intérieures. Ce conseil reçut le nom de Sanhédrin (sanhédrion) et siégeait dans chacun des chefs-lieux. Le sud du pays, ou la Judée proprement dite, fut divisé en quatre districts, dont les chefs-lieux étaient Jérusalem, Gazara, Emmaüs et Jéricho. La Galilée, au contraire, où la population judaïque n’était pas si dense, n’avait qu’un chef-lieu, Sepphoris. A la tête de ces sanhédrins, on mit des Judéens dévoués aux Romains, sans doute choisis parmi l’aristocratie sadducéenne, qui avait intérêt à ménager Rome.

Quoique cette mesure de Gabinius prouve en faveur de sa clairvoyance, puisqu’il avait parfaitement compris que le cœur de la nation était dans le Grand Conseil, il se trompa pourtant sur son efficacité. Issu des entrailles de la nation, ce corps avait une autorité qui n’était pas facile à briser. Lorsque Gabinius quitta la Judée, la division du pays, qu’il avait établie, disparut aussitôt sans laisser de traces. Le Grand Conseil resta, comme devant, l’âme du peuple, mais les difficultés de l’époque firent tort à sa puissance. C’est depuis lors qu’il paraît avoir pris le nom de Sanhédrin et, pour se distinguer des petits tribunaux, celui de Grand Sanhédrin. Il n’avait plus, du reste, aucun pouvoir politique, celui-ci appartenant entièrement aux Romains. A la mort de Siméon ben Schétach, ses deux disciples les plus distingués, Schemaïa et Abtalion, lui succédèrent comme présidents du Sanhédrin. Dans les sentences qui nous sont restées d’eux se reflète toute la tristesse de l’époque : Aime les professions manuelles, disait Schemaïa, fuis le pouvoir et ne recherche pas la puissance temporelle. Abtalion recommandait aux docteurs : Soyez circonspects dans vos paroles ! vous pourriez encourir la peine de l’exil ; vos disciples vous suivraient dans une contrée séduisante dont le charme les corromprait, et le nom divin serait profané. Schemaïa et Abtalion conservèrent leurs fonctions environ vingt-cinq ans (60-35) ; voyant disparaître de plus en plus l’influence politique du Sanhédrin, ils tournèrent leur activité vers les affaires intérieures. Ils groupèrent autour d’eux un cercle de disciples studieux auxquels ils enseignaient la Loi dans ses principes et dans ses applications. Dans la suite, grâce à leur étude assidue des traditions légales, ils acquirent une autorité telle que toute interprétation qui pouvait leur être attribuée passait par cela même pour certaine. Un de leurs disciples les plus éminents les appela dans sa reconnaissance : les deux grands hommes de l’époque. Avec Schemaïa et Abtalion commence la nouvelle tendance du pharisaïsme, qui dès lors se détourne entièrement des affaires de l’État pour s’absorber uniquement dans l’étude de la Loi. Aussi les Pharisiens seront-ils réputés désormais, non seulement comme des sages, mais comme de savants interprètes de la Loi (darschanim). Peut-être avaient-ils emprunté leur science d’interprétation à Alexandrie, où les connaissances grammaticales étaient plus répandues, pour l’implanter en Judée.

Pendant longtemps, l’histoire extérieure de la Judée n’a à enregistrer que des soulèvements contre la tyrannie de Rome et ses suites funestes, les actes d’oppression, de pillage et de profanation du temple perpétrés par les gouverneurs et leurs complices. Aristobule avait réussi à s’enfuir de Rome avec son fils Antigone et à gagner la Judée. Telle était l’horreur du joug romain que la nation accueillit avec enthousiasme et salua comme un libérateur ce prince, qui auparavant n’était guère aimé. Chacun se mit à sa disposition, si bien qu’il n’y eut pas assez d’armes pour tous ceux qui se présentèrent. Un général judéen, qui jusque-là avait combattu Aristobule, vint mettre son épée à son service. Ce prince put, de la sorte, disposer d’une armée de 8.000 hommes. Il chercha avant tout à rétablir la forteresse d’Alexandrion, d’où il voulait harceler les Romains par une guerre de partisans. Mais la fougue de son tempérament l’entraîna à se mesurer avec eux dans une bataille rangée, où périt la majeure partie de son armée. Le reste de ses troupes se dispersa. Toujours intrépide, Aristobule, avec mille partisans qui lui restaient, se jeta dans la forteresse de Machérous, qu’il chercha à mettre en état de défense. Les Romains arrivèrent devant la citadelle avec leurs engins de siège, et, au bout de deux jours, Aristobule dut se rendre. Il fut pris pour la seconde fois et conduit à Rome avec son fils.

Un autre soulèvement, tenté par son fils Alexandre, qui, sur les instances de Gabinius, avait obtenu sa mise en liberté du sénat ou, pour mieux dire, de Pompée, alors tout-puissant, eut la même issue malheureuse. Alexandre avait réuni plus de 30.000 hommes et, avec leur aide, il massacra tous les Romains qui lui tombèrent entre les mains. Gabinius n’avait pas assez de troupes pour marcher contre lui, et il dut recourir au rusé Antipater pour détacher d’Alexandre quelques-uns de ses partisans. Avec ceux qui lui restaient, Alexandre marcha au-devant de l’armée de Gabinius et, entraîné par son ardeur irréfléchie, engagea la bataille près du mont Thabor. Il subit une effroyable défaite (55).

Sur ces entrefaites, les trois personnages les plus considérables de Rome, Jules César, Pompée et Crassus, tous trois remarquables, le premier par la supériorité de son génie, le second par sa réputation guerrière, le dernier par sa fortune colossale, s’étaient unis d’une alliance étroite pour briser le pouvoir du sénat et des grands et diriger à leur gré les affaires de l’État. Les triumvirs se partagèrent les possessions romaines et en tirent leurs provinces respectives. Crassus, qui était fort avare en dépit de sa grande fortune, devenue proverbiale, reçut en partage la Syrie, dans laquelle la Judée fut désormais comprise. Pendant une nouvelle expédition entreprise contre les Parthes, Crassus fit un détour pour se rendre à Jérusalem, où l’attirait le trésor du temple. Il ne cacha pas qu’il venait enlever les deux mille talents auxquels Pompée n’avait pas voulu toucher. Pour satisfaire sa cupidité, le pieux Éléazar, le trésorier, lui remit une poutre d’or du poids de trois cents mines, qui, grâce à un revêtement de bois habilement travaillé, était restée ignorée des autres prêtres. Crassus promit solennellement de ne pas toucher au reste du trésor. Mais qu’était-ce, pour un Romain, qu’un serment fait à des Judéens ? Il prit la poutre, les deux mille talents et, par-dessus le marché, les vases d’or du temple, qui valaient environ huit mille talents (54). Crassus, avec ces trésors volés au temple, put commencer son expédition contre les Parthes. Mais la puissance romaine vint se briser contre cette nation, chaque fois qu’elle s’y attaqua. Crassus périt dans la bataille et son armée fut tellement décimée que son lieutenant, Cassius Longinus, ne put ramener en Syrie que dix mille hommes sur cent mille qu’elle comptait (53). Les Parthes poursuivirent le reste de l’armée romaine, avec la tacite complicité des Syriens, fatigués du joug romain. La nation judaïque, elle aussi, crut le moment favorable pour secouer ce joug odieux ; mais aucun des princes judéens n’étant là, et Hyrcan se trouvant réduit à l’impuissance et sous la domination absolue d’Antipater, Pitholaüs réunit une armée nombreuse pour marcher contre Cassius. Mais le destin trahissait les armes de la Judée chaque fois qu’elle se mesurait avec Rome. L’armée de Pitholaüs, enfermée dans Tarichée, prés du lac de Tibériade, dut se rendre. Cassius, cédant aux prières d’Antipater, fit mettre à mort Pitholaüs et vendre comme esclaves trente mille guerriers judéens (52).

Aristobule captif voyait luire de nouveau l’espérance de remonter sur le trône de ses pères et de rejeter le traître Antipater dans son obscurité. Jules César, le plus grand homme que Rome ait produit, avait jeté le gant au sénat et rompu avec Pompée, son allié. La rivalité des deux chefs alluma un incendie qui gagna les pays les plus reculés de l’empire romain. Pour affaiblir l’influence de Pompée, César avait donné la liberté à Aristobule et lui avait confié deux légions, afin qu’il allât travailler la Judée et la Syrie en sa faveur. Mais les partisans de Pompée le débarrassèrent d’Aristobule au moyen du poison. Ses amis ensevelirent son corps dans du miel, en attendant qu’il pût être conduit à Jérusalem et placé dans le tombeau des rois. Vers la même époque, son fils aîné, Alexandre, fut décapité, sur l’ordre de Pompée, par les soins de Scipion. Les membres survivants de la famille d’Aristobule, sa femme et son fils Antigone trouvèrent un asile auprès de Ptolémée, prince de Chalcis, dont le fils, Philippion, tomba éperdument amoureux de l’une des filles d’Aristobule, Alexandra, et la prit pour femme. Mais Ptolémée, qui avait conçu pour sa bru un amour violent, fit assassiner son propre fils, pour posséder sa veuve. La mauvaise fortune avait tellement dégradé les Hasmonéens, qu’ils ne craignaient, pas de s’allier par mariage à des païens et de s’abandonner à des unions incestueuses.

Tant que Pompée vécut, Antipater, qui était devenu une puissance, lui resta fidèle et serviable. Mais lorsque la fortune l’eut trahi et qu’il eut trouvé une mort honteuse en Égypte, Antipater n’hésita pas à se ranger du côté de César et à le soutenir contre les partisans de Pompée. Dans la situation critique où César se trouvait en Égypte, sans une armée suffisante, sans nouvelles de Rome, au milieu d’une population ennemie, Antipater déploya une grande activité, qui devait trouver sa récompense. Il pourvut à tous les besoins de l’armée de secours amenée par Mithridate, roi de Pergame, auquel il se joignit lui-même avec 3.000 Judéens pour l’aider à conquérir Péluse ; il gagna au parti de César les Judéens d’Égypte, formant la garnison d’Onion, en leur montrant une lettre du grand prêtre Hyrcan, et contribua tout particulièrement à la victoire finale (48). En récompense de ses services, César le créa citoyen romain, l’exempta, lui et sa famille, de tout impôt et le nomma gouverneur de la Judée. Il pouvait se passer désormais de la faveur de Hyrcan et se considérer sérieusement comme son protecteur. En vain le dernier survivant des fils d’Aristobule, Antigone, rappela-t-il à César le dévouement de son père et de son frère à sa cause. Antipater était là : il montra les blessures qu’il avait reçues au service de César et il eut gain de cause. César, qui se connaissait en hommes, appréciait trop le dévouement et l’énergie d’Antipater pour songer à appuyer les revendications légitimes d’Antigone. N’était-il pas lui-même sorti des bornes de la légalité ? — Par complaisance pour Antipater, César confirma Hyrcan dans sa dignité de grand prêtre et d’ethnarque et accorda quelques faveurs à la Judée elle-même. Il lui permit de reconstruire les murs de Jérusalem et de reprendre les territoires qui lui avaient appartenu, comme la Galilée, les villes de la plaine de Jezréel et Lydda. Les Judéens furent dispensés des lourdes charges que leur imposait le cantonnement des légions romaines dans leurs quartiers d’hiver. Cependant les propriétaires de biens-fonds étaient obligés, tous les deux ans, de fournir le quart de leur récolte pour les besoins des troupes. Ils n’étaient dispensés de cet impôt en nature qu’à l’année sabbatique, pendant laquelle, comme on sait, les champs restaient sans culture.

En général, César se montra bienveillant pour les Judéens et les récompensa de leur fidélité. En souvenir des services qu’ils lui avaient rendus, les Judéens d’Alexandrie obtinrent de lui la confirmation de leurs droits politiques et de leurs privilèges, entre autres notamment celui d’être gouvernés par un chef de leur nation (ethnarque, alabarque) et d’être placés sous sa juridiction. Le décret de César qui confirmait ces privilèges fut gravé, par son ordre, sur une colonne. Des ordonnances spéciales autorisèrent aussi le transport des impôts du temple, qui avait éprouvé certaines difficultés, quelques années auparavant. Les Judéens de l’Asie Mineure, à qui leurs concitoyens grecs voulaient défendre le libre exercice de leur religion, se virent également confirmés dans leurs droits de ne pas comparaître en justice le jour du sabbat, de tenir des réunions (ce qui était défendu ailleurs par crainte des soulèvements), de construire de nouvelles synagogues et de se livrer aux pratiques de leur culte (47-44). La communauté judaïque de Rome jouit sans doute aussi des faveurs de César, puisqu’elle conserva son souvenir avec une religieuse fidélité. Mais toutes ces immunités dues à la faveur touchèrent peu la masse da la nation judaïque. Si les Judéens vivant hors de la Palestine bénissaient le nom de César comme celui d’un bienfaiteur, ceux de Palestine ne voyaient en lui que le Romain, que le protecteur de l’odieux Iduméen. Inquiet de l’attitude du peuple, Antipater crut devoir l’intimider en le menaçant à la fois de son châtiment, de la colère de Hyrcan et de celle de César. A ceux qui se soumettraient, il promit de grandes récompenses. — Une bande, échappée à la déroute de l’armée d’Aristobule, s’était réfugiée, sous la conduite d’un chef nommé Ézékias, dans les montagnes de la Galilée, où elle sut se maintenir et faire beaucoup de mal aux Romains et aux Syriens. Elle n’attendait qu’une occasion pour provoquer un soulèvement général contre Rome. Les Romains, appelaient cette bande une troupe de bandits et leur chef Ézékias un chef de brigands. Mais les Judéens les considéraient comme les vengeurs de leur liberté et de leur honneur national. En effet, leur mécontentement avait été vif, en voyant Antipater confier le gouvernement du pays à ses fils et ne songer qu’à accroître la puissance de sa famille. De ses quatre fils, qu’il avait eus de la Nabatéenne Kypros, l’aîné, Phasaël, fut nommé par lui préfet de Jérusalem et de la Judée, et le second, Hérode, âgé seulement de vingt-cinq ans, reçut le gouvernement de la Galilée.

Ce jeune homme fut le mauvais génie de la nation judaïque. Il semblait destiné à livrer la Judée pieds et poings liés entre les mains de Rome et à lui mettre son talon sur la nuque. Dès son apparition, comme un nuage orageux et menaçant, il projette une ombre sinistre sur la vie de la nation ; l’obscurité croit de plus en plus, toute lueur disparaît dans les ténèbres, et l’on ne marche plus qu’en chancelant et en trébuchant, comme dans l’obsession d’un rêve. Fidèle à la politique astucieuse de son père, Hérode commence par flatter bassement les Romains et par blesser le sentiment national. Pour se concilier la faveur de Rome et pour assurer en même temps le sort de sa famille, Hérode entreprit une expédition contre la bande d’Ézékias. Celui-ci fut fait prisonnier, et Hérode le fit décapiter avec quelques-uns de ses compagnons, sans autre forme de procès. Les Syriens et les Romains ne trouvèrent pas assez de termes pour remercier le dompteur de bandits, comme ils l’appelaient. Sextus César, que le dictateur romain avait nommé gouverneur de la Syrie (47-46), combla Hérode de faveurs, en récompense de cet exploit. Mais les patriotes étaient attristés ; ils voyaient avec terreur que de l’œuf du basilic, Antipater, était éclos un serpent venimeux. L’humiliation infligée à Hyrcan et à la nation par la famille iduméenne causa une douleur si vive, que quelques hommes de cœur osèrent aller trouver le prince pour l’éclairer sur sa triste situation. Ils lui représentèrent que sa dignité n’était plus qu’un mot et que le pouvoir appartenait réellement à Antipater et à ses fils. Ils rappelèrent le meurtre d’Ézékias et de ses compagnons, qui était un défi jeté à la Loi. Mais ces observations n’auraient sans doute produit aucun effet sur le prince, si les mères de ceux qu’Hérode avait massacrés ne lui avaient déchiré le cœur par leurs lamentations. Chaque fois qu’il paraissait dans le temple, elles se jetaient à ses pieds et le suppliaient de venger la mort de leurs enfants.

A la fin, Hyrcan permit au tribunal d’appeler Hérode à comparaître devant lui. Le tribunal, composé en majeure partie des mêmes hommes qui avaient accusé Hérode près de Hyrcan, ne tarda pas à citer l’orgueilleux Iduméen à comparaître devant lui dans un délai fixé, pour se justifier au sujet de l’exécution d’Ézékias et de ses hommes. Mais Antipater ne manqua pas de prévenir son fils et de lui faire savoir quelles grandes colères il avait amassées sur sa tête. Il lui recommanda de ne venir à Jérusalem qu’avec une bonne escorte, l’engageant toutefois à ne pas amener trop de troupes, pour ne pas éveiller les soupçons de Hyrcan. Hérode se présenta dans le délai fixé, escorté d’une troupe armée, muni d’une lettre de Sextus César pour le roi Hyrcan, par laquelle celui-ci était rendu responsable de la vie du favori. Le jour du jugement qui remplissait Jérusalem d’une attente fiévreuse était arrivé. Lorsque les membres du tribunal eurent pris place, l’accusé apparut habillé de pourpre, couvert de ses armes, entouré de ses gardes, avec une attitude de défi. A cette vue, le courage manqua à la plupart des juges ; ceux-là mêmes qui avaient montré le plus d’animosité baissaient les yeux. Hyrcan lui-même était abattu. L’assemblée était muette et anxieuse ; on n’osait respirer. Un seul des juges, l’illustre Schemaya, eut le courage de parler et de sauver ainsi l’honneur outragé du tribunal. Et calme, il prononça ces mots : L’accusé n’est-il pas devant nous, prêt à nous vouer à la mort, si nous le déclarons coupable ? Certes, je ne puis le blâmer autant que je vous blâme, vous et le roi, de tolérer un pareil outrage à la justice. Sachez donc que celui qui vous fait trembler maintenant, vous livrera au bourreau, Hyrcan et vous. Ces paroles énergiques réveillèrent le courage dans le cœur des juges, et ils témoignèrent autant de sévérité qu’ils avaient montré de lâcheté un instant auparavant. Hyrcan, craignant leur colère, ordonna la remise du jugement. Dans l’intervalle, Hérode, se dérobant à la sentence, s’enfuit à Damas, où Sextus César lui fit le meilleur accueil et le nomma gouverneur de la Cœlésyrie (46). Comblé d’honneurs, Hérode se disposa à prendre une sanglante revanche sur Hyrcan et sur les membres du tribunal. Son père et son frère, Phasaël, dont les sentiments étaient plus généreux, eurent de la peine à le détourner de son projet. Hérode renferma en lui-même sa vengeance, se réservent de la faire éclater plus tard.

Le meurtre de César (44), qui produisit dans l’empire romain une agitation si profonde, fut pour la Judée la source de nouveaux ennuis. C’est à bon droit que les Judéens de Rome pleurèrent sa mort et passèrent plusieurs nuits à se lamenter auprès de son bûcher. Pour Rome, les convulsions intérieures, les guerres, les proscriptions n’étaient, au fond, que les douleurs de l’enfantement d’un nouvel état de choses. Pour la Judée, au contraire, elles étaient les signes d’une décomposition prochaine. Comme sur beaucoup de points de l’empire romain, les gouverneurs républicains de la Judée opprimèrent le parti de César pour reculer à leur tour devant lui. Le républicain Cassius Longinus était venu en Syrie (automne de 44) pour réunir des légions et de l’argent. De la Judée, il exigea sept cents talents. Cassius était pressé, car, à chaque instant, le pouvoir discrétionnaire dont il jouissait pouvait lui échapper. Aussi fit-il saisir et vendre comme esclaves les habitants de quatre villes du sud de la Judée, Gophna, Emmaüs, Lydda et Thamna, parce qu’ils n’avaient pu payer assez vite la taxe imposée.

Le malheureux fantôme de roi qui régnait en Judée comprit enfin que les Iduméens, sous les dehors d’un ardent dévouement, ne servaient que leur propre ambition. Il commença à se montrer méfiant à leur égard et, comme il avait toujours besoin d’un appui, il se tourna vers Malick, qui avait pénétré depuis longtemps la fourberie de la famille iduméenne. Et pourtant Hyrcan ignorait encore le projet d’Hérode de le détrôner et de se faire reconnaître des Romains comme roi de la Judée, en se faisant appuyer par leurs légions contre une résistance éventuelle. Il ne servit de rien à Malick de faire empoisonner Antipater. Il croyait, en supprimant le vieil intrigant, couper le mal à sa racine ; mais Hérode surpassait de beaucoup son père en dissimulation, autant qu’en énergie et en audace. Une tentative faite par Antigone, le dernier fils survivant d’Aristobule, pour dépouiller les Iduméens de leur pouvoir, échoua également, et Hérode, à son entrée dans Jérusalem, reçut les palmes triomphales des mains de Hyrcan. Pour se débarrasser de la crainte que lui inspirait sa puissance, Hyrcan résolut d’attacher Hérode à sa maison et le fiança avec sa petite-fille Mariamne (Mariamme), si célèbre par sa beauté. La mère, Alexandra, poussait à ce mariage, qui devait être si funeste à la fille. Du reste, la fortune favorisait si bien les Iduméens que toutes les révolutions de ce temps, même celles qui semblaient menaçantes pour leurs intérêts, contribuaient encore à augmenter leur puissance. L’armée républicaine avait été vaincue à la bataille de Philippes (automne de 42) ; Brutus et Cassius s’étaient tués ; l’empire romain était aux pieds des nouveaux triumvirs, Octave, le neveu de César, Antoine et Lépide. Hérode et Phasaël tremblaient pour eux-mêmes des suites de ces changements. N’avaient-ils pas montré du zèle en faveur des adversaires du second triumvirat ? En outre, les grands de Judée s’étaient rendus en Bithynie auprès du vainqueur, Antoine, et s’étaient plaints des prétentions des deux frères iduméens. Mais Hérode sut dissiper ces nuages. Lui aussi se présenta devant Antoine, la flatterie aux lèvres et les mains pleines d’or, et Antoine se souvint qu’il avait reçu jadis l’hospitalité d’Antipater. Il renvoya les plaignants et combla Hérode de distinctions honorifiques. A plusieurs reprises, la nation judaïque chercha, mais en vain, à faire entendre sa voix auprès d’Antoine. Celui-ci fit jeter en prison une partie des ambassadeurs et décapiter les autres. Quant aux deux frères, Phasaël et Hérode, Antoine les nomma gouverneurs de la Judée, sous le titre de tétrarques.

Une seule fois la fortune parut vouloir trahir les frères iduméens et relever la maison hasmonéenne. A l’instigation d’un proscrit romain, le républicain Labiénus, les Parthes avaient fait une incursion heureuse en Asie Mineure et en Syrie. Cette expédition eut lieu sous le commandement du prince royal Pacorus et du général Barzapherne. A ce moment, Marc-Antoine s’abandonnait aux séductions de la voluptueuse Cléopâtre. Les Parthes, qui en voulaient déjà aux Iduméens, à Hérode et à Phasaël, parce que ceux-ci étaient les alliés de Rome, furent encore excités contre eux par un membre de la famille d’Aristobule. Celui-ci promit au général des Parthes de fortes sommes d’argent, s’il voulait supprimer les deux Édomites, détrôner Hyrcan et donner la couronne à Antigone. Les Parthes consentirent et s’avancèrent en deux corps, le long de la côte et à travers l’intérieur du pays, sur Jérusalem. Au mont Carmel, beaucoup de Judéens se joignirent à l’armée des Parthes et s’offrirent pour prendre part à la lutte contre les étrangers. La troupe judaïte s’accrut à chaque pas, et comme la marche de l’avant-garde des Parthes leur paraissait trop lente, les Judéens prirent les devants, entrèrent à Jérusalem et, avec l’aide d’une grande partie des habitants, assiégèrent le palais des Hasmonéens. Même le bas peuple, quoique sans armes, soutint les combattants dévoués à la cause d’Antigone. La fête des Semaines avait amené à Jérusalem, de toutes les parties de la Judée, une masse de peuple qui tout entière prit parti pour le fils d’Aristobule. Sur ces entrefaites, Pacorus entra dans la ville ; il persuada à Hyrcan et à Phasaël de se rendre en ambassade chez les Parthes, afin d’aller discuter et arranger les points litigieux avec le général Barzapherne. Quant à Hérode, il ne voulut pas le perdre de vue. Phasaël se suicida et Hyrcan fut retenu prisonnier. Pour le rendre désormais impropre aux fonctions de grand prêtre, les Parthes le mutilèrent en lui coupant les oreilles. On songea aussi à s’emparer d’Hérode par ruse, mais il s’enfuit nuitamment avec sa fiancée Mariamne et sa famille et gagna la forteresse de Massada, poursuivi par les imprécations du peuple. Antigone fut aussitôt institué comme roi de la Judée (40). Hyrcan fut emmené par les Parthes et conduit en Babylonie. Antigone, dont le nom hébreu était Mattathias, crut son pouvoir si affermi qu’il fit frapper des monnaies portant son nom en grec et en hébreu ; les unes ont pour légende : Mattathias le grand prêtre et la communauté des Judaïtes, les autres : le roi Antigone ; pour emblème, soit une tige fleurie, soit une corne d’abondance.

Après le départ des Parthes, Antigone chassa les garnisons romaines des forteresses qu’elles occupaient. La Judée était délivrée de l’étranger et pouvait de nouveau s’abandonner à la joie de l’indépendance reconquise, après trente ans de troubles et de luttes sanglantes.

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Vers 910
Début du pouvoir fatimide en Afrique du Nord. Le changement correspond au début de l’essor de la grande communauté Juive de Kairouan, actuellement en Tunisie.

913 à 983
Vie de Shabtaï Ben Abraham ben Yoel Donolo, médecin italien qui rédigera ses traités en hébreu.
  Vers 914
A Narbonne, confiscation de biens de Juifs au profit de l’église

Avant 915 à 921
Séjour de Saadia Ben Yossef (futur Gaon) en Eretz Israël.

Avant 920
L’exilarque babylonien Oukba et démis de ses fonctions et s’installe à Kairouan après un conflit impliquant la cour de l’exilarque, les banquiers…

Avant 921 à 923
Polémique du calendrier, entre Aharon ben Méir, Gaon de la Yeshiva d’Eretz Israël, à Tibériade, et Saadia Gaon, qui vit à ce moment en Eretz Israël, avant de s’installer en Babylonie. Soumise aux communautés de la diaspora, la polémique débouche sur l’acceptation du calendrier de Babylone par la plupart d’entre elles.
 
921
Saadia Ben Yossef quitte Eretz Israël pour la Babylonie. A ce moment, il a déjà à son crédit la rédaction de plusieurs ouvrage, dont un anti-karaïte et un dictionnaire hébreu-hébreu.
 
925 à 975
Vie de Hasdaï Ibn Shaprut : Médecin, il s’intéresse particulièrement à la pharmacie. Il deviendra médecin du calife espagnol et son conseiller politique officieux. Mécène, il entretiendra de nombreux savants juifs, dont Moshe Ben Enosh, émissaire des académies babyloniennes. Ces liens introduiront en Espagne l’étude du Talmud.

926
Saadia rédige le premier ouvrage de droit hébraïque en arabe, qu’il n’achèvera pas. Des extraits de cet ouvrage inachevé nous sont restés.
 
Avant 928
Saadia Ben Joseph devient Gaon de la Yeshiva de Sura. Il est nommé par l’exilarque, David Ben Zakaï, qui reconnaît l’envergure exceptionnelle de l’homme.
 
930
Copie du manuscrit d’Alep (Keter Aram Tsouba) à Tibériade, par Salomon Ben Boya, La ponctuation est attribuée à Aharon Ben Asher. Le manuscrit d’Alep est le premier manuscrit connu de la Bible sur lequel apparaissent les signes de prononciation (voyelles) et de ponctuation.
 
930 à 1006
Vie de Jacob Ben Nissim Ibn Shanin qui exerce son leadership spirituel sur les communautés juives d’Afrique du nord.

  Avant 931
Conflit entre Saadia Gaon et David Ben Zakaï. Ce dernier nomme une autre personne à la tête de la Yeshiva de Sura, Saadia nomme le frère de David pour le remplacer.
 
Avant 932
Début des persécutions des Juifs sous l’empereur Romain I Lécapène. Il procède à des autodafés de manuscrits hébraïques.

933 à 937
A cause du conflit qui l’oppose à l’exilarque, Saadia gaon est contraint de vivre caché. C’est là qu’il rédige son œuvre philosophique majeure : « Emounot Vedéote », le traité des croyances et des opinions, dans laquelle il montre que religion et philosophie, loin en fait de se contredire, sont deux voies différentes pour atteindre la vérité.

  Avant 937
Après s’être réconcilié avec l’exilarque David Ben Zakaï, Saadia revient à la tête de la Yeshiva de Soura où il restera jusqu’à sa mort, en 942. La réconciliation avec l’exilarque est telle qu’après sa mort et celle de son fils, Saadia prendra soin de son petit-fils.

  940 à 1025
Vie de Yossef Ibn Avitour : Né en Espagne, membre d’une famille de l’aristocratie juive, il est l’auteur d’une traduction du Talmud en arabe. Il devra s’exiler au Maroc, puis en Egypte.


Vers 950
Nathan Ben Itshak Abavli écrit à l’intention des Juifs d’Afrique du Nord une description des communautés juives de Babylonie.
 
950
Fondation de la première Yeshiva espagnole à Cordoue. Le fondateur est Moshe Ben Enosh, émissaire des yeshivot de Babylonie. Le projet est soutenu par Hasdaï Ibn Shaprut, diplomate à la Cour du Sultan.

960
La Yeshiva d’Eretz Israël reçoit des questions concernant la halakha de communautés Juives de la vallée du Rhin.

Avant 969
Les Fatimides conquièrent l’Egypte, c’est le début du renouveau de la communauté juive égyptienne, principalement autour de la ville qui sera fondée : le Caire (Fostat).

970
Conquête d’Eretz Israël par les Fatimides.

 Avant 980 à 1062
Vie de Nissim Ben Jacob Ibn Shahin, directeur de la Yeshiva de Kairouan et auteur de plusieurs ouvrages de Halakha.

 Avant 982
Un Juif du nom de Kalonymos, originaire de Tucques en Italie, aurait sauvé la vie de l’empereur Otton II en lui donnant son cheval sur le champ de bataille.

 Avant 987
Les sages de la ville de Kairouan adressent une lettre à Shrira, Gaon de Pumpedita, et demandent à ce que leur soit expliquée la composition du Talmud. Dans sa réponse, Shrira Gaon reprend la généalogie des sages depuis l’époque de la Mishna. Cette lettre renforcera la légitimité du Talmud de Babylone, et raffermira les liens entre la Babylonie et les Juifs du Maghreb.

Avant 990
Légende des « quatre captifs » : quatre maîtres Juifs sont faits prisonniers et vendus comme esclaves dans quatre pays différents. Tous les quatre sont rachetés par les communautés de ces pays (Egypte, Tunisie, Espagne et un quatrième inconnu), y amènent leur savoir et en font des centres pour le judaïsme. C’est de cette manière que la mémoire juive a capté l’essor de ces nouveaux centres : elle montre la place mise en avant par la solidarité des Juifs et leur amour du savoir et de la Torah.

Avant 992
A Limoges, les Juifs sont accusés de sorcellerie.

993 à 1056
Vie de Samuel Ibn Nagdela, connu comme « Shmuel Hanaguid », une des grandes figures de l’âge d’or du judaïsme espagnol. Il commence sa vie comme épicier à Cordoue. Il acquiert cependant un savoir considérable en mathématiques, philosophie et langues étrangères. Après 1012, une guerre civile le contraint à quitter Cordoue. Il s’installe à Malaga où il ouvre son épicerie près du palais royal. Les serveurs du palais feront appel à ses services pour lire et écrire leur courrier. Le grand vizir lira des lettres qu’il a rédigé et demandera à savoir qui est le rédacteur des ces lettres au style élégant et distingué. Il fait alors de Samuel son secrétaire. A la mort du grand vizir, Samuel le remplace et devient vizir du roi de Grenade. A ce titre, il en dirigera plusieurs fois les armées. Le roi de Grenade, le nommera Naguid, chef des Juifs espagnols. Il sera lui-même actif dans la vie intellectuelle et littéraire juive : poète, auteur d’une introduction au Talmud, il dirigera également une yeshiva.

Vers 1000
Instauration à Toulouse du rite de la Colaphisation : Chaque vendredi un Juif doit se présenter devant l’église. Il y est publiquement giflé en expiation du « meurtre du Christ »

1301
En Eretz Israël, et dans tout le territoire Mamelouk, le statut des Dhimmis, Juifs et Chrétiens, est durci.

Avant 1305 à 1306
De vives querelles opposent dans le judaïsme les rationalistes aux antirationalistes. Dans la lignée de la publication et de la diffusion du Guide des Egarés, de nombreux rabbins sont entrés dans la querelle de savoir si une interprétation rationaliste de la Torah est acceptable du point de vue des principes de la foi juive. Ces deux années, les querelles opposant ces deux groupes amènent à une série d’excommunications réciproques entre les tenants des deux tendances en France du sud.

 
21/06/1306
Philippe IV de France (le Bel) expulse les Juifs de France, confisque leurs biens et s’approprie leurs créances. 100 000 Juifs environ sont expulsés et prennent en majorité le chemin de l’Espagne. Beaucoup s’installent dans des régions attenantes à la France, au cas où il leur serait permis de rentrer en France.

1314
Alya d’Eston HaParhi, qui publiera le premier ouvrage de géographie d’Eretz Israël au Moyen Age (Kaftor Vaperah).


1315
Louis X rappelle les Juifs expulsés de France neuf ans auparavant pour une durée limitée. Sa conclusion est que les impôts continuellement payés par les Juifs sont plus lucratifs pour le trésor royal que la spoliation pure et simple de leur biens.

1319 à 1321
Le Talmud est brûlé à Paris, Toulouse et Parnier.


1320
Le pape Jean XXII ordonne de brûler le Talmud.


1321
Une rumeur accuse les lépreux d’empoisonner les puits pour le compte des Juifs et des Musulmans d’Espagne. Des centaines de Juifs sont torturés et tués, les autres sont extorqués et seront bientôt chassés de France.

 1322
Nouvelle expulsion des Juifs de France.

 
1334
Le statut de Kalisz octroyé par Boleslav V est confirmé par Casimir III le grand.

1336 à 1338
Deux nobles nommés bras de cuir parcourent l’Allemagne du sud-ouest, y répandent contre les Juifs des accusations de meurtre rituel et de profanation d’hostie, et massacrent de nombreux Juifs.

  1340 à 1411
Vie de Hasdaï Crescas, grand hallakhiste et penseur antirationaliste. Son unique fils perdra la vie dans les persécutions antijuives de 1391, en refusant d’abjurer sa foi. Il occupera un poste important à la cour du roi d’Aragon. Ses écrits préservés incluent une lettre écrite à la communauté d’Avignon dans laquelle il décrit les persécutions des Juifs d’Espagne en 1391. Son œuvre principale, Or Adonaï (la lumière de Dieu), dégage les principes fondamentaux du judaïsme et la vocation du peuple juif.

Avant 1346 à 1350
Peste noire en Europe. Elle causera la mort d’entre 30 et 50% de la population européenne. L’affolement causé par la propagation de l’épidémie contribuera à causer de nombreux troubles sociaux parmi lesquels les Juifs trouveront une place de choix : Devant le manque d’explication de ce drame, la peste est imputée au complot Juif et ceux-ci sont directement accusés d’empoisonner les puits. Egalement touchés par l’épidémie, les Juifs deviennent les victimes des attaques populaires : certains sont brûlés vifs, d’autres sont précipités dans des rivières.

 01/02/1348
Une loi d’Alphonse XI de Castille interdit aux Juifs le prêt à usure.

 
01/09/1348
A Chillon, les Juifs sont arrêtés sur le lac Leman et « avouent » participer à un complot destiné à provoquer l’effondrement de la chrétienté.

04/07/1348
Dans une bulle papale, Clément VI rejette l’accusation selon laquelle la contagion de la peste est due à un complot juif.

1349
Les Juifs de Nordhausen sont brûlés vifs et vont en chantant dans le bûcher.

 
14/02/1349
Accusés d’empoisonner les puits pour causer la peste noire, 900 Juifs sont brûlés vifs à Strasbourg.


1351
Abrogation de la loi d’interdiction de l’usure par les Juifs. La loi avait créé une situation inextricable : Si les Juifs ne peuvent plus prêter à intérêt, il devenait alors impossible d’emprunter.

1354
Les communautés juives de Catalogne et de Valence demandent au Pape et au roi d’Aragon d’améliorer les relations de Chrétiens avec les Juifs.


1356
L’empereur Charles IV d’Allemagne doit renoncer à certains de ses privilèges au profit des municipalités, dont ses droits sur les Juifs. Désormais, les Juifs ne jouissent plus d’aucune protection centralisée et sont les victimes du rançonnement permanent des municipalités, qui vont les taxer et les expulser à loisir, au gré des besoins du moment. Le seul privilège gardé par l’empereur vis à vis des Juifs est le paiement d’une taxe, « le sou d’or ».


1361
A la suite du déclenchement de la guerre de cent ans, le roi de France, Jean II, le bon, rappelle les Juifs pour une durée limitée. Il leur octroie une protection pour une durée de 20 ans. Les Juifs rentrés sont souvent prêteurs, et avec les impôts et taxes qu’ils payent, sont une source importante de revenu pour le souverain.

1364 à 1380

Règne de Charles V en France. La situation des Juifs se stabilise sous son règne, en partie grâce à l’affection personnelle portée par le roi au chef du judaïsme français, Rabbi Mattathias Ben Yossef. Ce dernier peut ainsi redonner vie à la communauté et rouvrir des Yeshivot.

1366 à 1369
Guerre civile en Castille. De nombreux Juifs sont massacrés.

 1370
A Bruxelles, des Juifs sont brûlés vifs à la suite d’une affaire de profanation d’hostie.

 1380
Les Juifs sont expulsés de la ville livre d’Ulm

 1380 à 1444
Vie de Joseph Albo, grand philosophe juif. Son œuvre principale, Sefer HaIkarim, le livre des principes, où il développe les principes et les fondements de la foi juive.

1382
Emeutes contre les Juifs à Paris et à Rome.

1384
Les Juifs sont expulsés de la ville libre de Magdebourg.


1384
Venceslas IV passe un accord avec les villes allemandes pour l’annulation pure et simple d’un quart des créances des Juifs. Les trois quarts restant seront perçus par les seigneurs de chaque région, à leur propre bénéfice.

 1388
Les Juifs sont expulsés de la ville libre de Strasbourg.

 1388
En Lituanie, le duc de Vitold accorde une série de droits économique aux Juifs qui commencent à s’étendre dans cette région.

 1390
En Espagne, la pression sociale et les persécutions poussent de nombreux Juifs à la conversion au christianisme. C’est pour eux l’occasion de gravir les échelons sociaux, souvent en se retournant contre les Juifs. L’ascension sociale passe souvent par un investissement dans le clergé : Parce que l’église est très influente dans la politique, un Juif converti qui s’investit dans le clergé a toutes les chances de gravir les échelons. En 1390, un des dirigeants des Juifs se convertit au christianisme et devient Evêque de Burgos puis chancelier de Castille sous son nouveau nom : Pablo de Santa Maria.

 1391
Salomon Halévi, Juif espagnol riche et cultivé, est persuadé que son avenir est dans le christianisme. Il se fait baptiser, prend le nom de Paul de Burgos, va étudier dans un séminaire et deviendra archevêque. Introduit dans la noblesse de Castille, il deviendra un intime de l’antipape benoît XIII. Il écrira contre le judaïsme et tentera de convertir les Juifs au christianisme. Au début de son chemin, Paul de Burgos sera réfuté par Josué HaLorki, qui s’oppose à ses conclusions sur les interprétations chrétiennes de la Bible. Cependant, HaLorki se convertit bientôt lui-même, devient un disciple de Paul de Burgos et représentera les Chrétiens à la disputation de Tortose, en 1413.

 1391
Premier acte dans les persécutions des Juifs d’Espagne. Les souverains espagnols cherchent à unifier l’Espagne. Pour gouverner, ils s’appuient sur le clergé, ennemi des Juifs et sur la bourgeoisie, concurrente des Juifs. Les Juifs sont persécutés en Castille, Andalousie, Catalane, Palma et Majorque. Le moine Ferdinand Martinez, confesseur de la reine mère, excite la foule contre les Juifs. A sa tête, il va de ville en ville, envahit les quartiers Juifs, les pille, pénètre dans les synagogues et laisse aux Juifs le choix entre le baptême et la mort. Le bilan est très lourd : des milliers de Juifs ont préféré mourir plutôt qu’abjurer leur foi. Des dizaines de milliers d’autres préfèrent la conversion et continuent de pratiquer le judaïsme en cachette. C’est le début de l’ère des Anoussim (contraints en hébreu) ou Marranes (porcs en castillan), les Juifs convertis au christianisme sous la contrainte et qui pratiquent le judaïsme en cachette, au péril de leur propre vie.

A partir de 1391
Des Juifs d’Espagne font leur Alya.


17/09/1394
Charles VI expulse définitivement les Juifs de France. Cette expulsion vient sur fond de mécontentement populaire dû à la guerre de cent ans : les finances sont mauvaises, le peuple est pauvre et les Juifs, prêteurs d’argent, ont le plus mauvais rôle. Leur expulsion est réclamée. Le retour d’un Juif baptisé, Denis Machault, au judaïsme, scelle définitivement le sort des Juifs et mène à cette expulsion.

1398
Hasdaï Crescas écrit en espagnol un traité dans lequel il expose et réfute les principales doctrines du christianisme. Cet ouvrage est écrit quelques années seulement après le déchaînement inouï de violence contre les Juifs d’Espagne pour les pousser à abandonner le judaïsme. Il tente d’expliquer aux nobles espagnols pourquoi les Juifs n’abandonnent pas leur foi pour embrasser le christianisme.

Avant 1400
Après la peste noire, les expulsions des Juifs deviennent plus fréquentes, leur rappel aussi. Il ne subsiste pas de souvenir d’une coexistence bienheureuse avec les Juifs, seulement la perception que les Juifs sont : - Pour le pouvoir une ressource pécuniaire à rentabiliser, en alternant prélèvement de fortes taxes et droits de séjour, expulsions et confiscation des biens, puis rappel et nouveaux prélèvement pour des droits de séjour ; - Pour le clergé, une ressource idéologique, quand la déchéance des Juifs est censée montrer la vérité du christianisme ; - Pour le peuple, une ressource sociale : tout débordement social aboutit forcément, et naturellement, à la persécution des Juifs.

 A partir de 1350
Début des communautés juives ashkénazes d’Italie du nord.


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1851
Zecharia Frankel publie « Zeitschrift für die Religiösen Interessen des Judenthums », un journal mensuel qui explicite les idées du judaïsme historique, dont il est le fondateur. Frenkel est né en 1801 à Prague. De tendance réformée, il fait sécession en 1845 de la conférence rabbinique suite à la décision de cette dernière sur l’inutilité de l’hébreu dans le culte. Pour Frenkel, comme pour Geiger, l’esprit du judaïsme est l’essentiel. Mais, à l’inverse de Geiger, il ne pense pas qu’il faille réformer ses formes pour l’adapter au monde environnant et à l’histoire moderne. Pour Frankel, les formes du judaïsme sont une émanation de son esprit et ne sauraient donc être modifiées. Les modifications viendraient d’elles même, réaction spontanée de la rencontre entre l’esprit du judaïsme et de l’histoire dans laquelle les Juifs évoluent.

1851
Publication de Shiré Bat Tsion (Poèmes de la fille de Sion), par Micah Joseph Lebensohn. Né en 1828 et mort en 1852, fils de Abraham Dob Bär Lebensohn, sa courte carrière de poète en hébreu sera d’un éclat remarquable.

  1851
Publication par Nachman Krochmal (1785-1840), philosophe, de Moré Névoulkhé Hazman (Guide des Egarés de notre Temps), véritable traité sur la philosophie de l’histoire juive. Krochmal s’interroge : le peuple juif et le judaïsme peuvent-ils disparaître, comme il semblerait normal dans l’histoire, ou vivront-ils éternellement : A cette question, Krochmal distingue le peuple juif des autres nations. Alors que celles-ci connaissent toutes une phase de croissance, puis de déclin, avant de disparaître, les Juifs ont parcouru plusieurs fois le cycle croissance-déclin, sans jamais disparaître. Si les Juifs fonctionnent selon ce cycle, c’est parce que le cœur du groupe ne repose pas sur un support physique, un territoire et des individus physiques auquel tout se rattache, mais sur un support spirituel, l’âme du groupe.

  1851
La Norvège permet à des Juifs de s’installer sur son territoire.

1851 à 1915
Vie de Isaac Leib Peretz, un des grands écrivains en langue yiddish et en hébreu.

1853
Arthur de Gobineau fait paraître son Essai sur l'inégalité des races humaines où il distingue entre les races blanche, noire et jaune. Son essai inspirera de nombreux politiciens racistes et également antisémite, quand ces derniers inséreront les Juifs dans l’édifice raciste de Gobineau.

1853
Abraham Mapou (1808-1867) poète et écrivain de langue hébraïque, publie son principal roman : Ahavat Tsion (L’amour de Sion). Ahavat Tsion est un roman d’amour écrit dans un hébreu biblique de très haut niveau. L’action se déroule au temps du roi Ezéchias. L’ouvrage connaîtra un très grand succès.

1853
Publication des quatre premiers volumes de l’histoire des Juifs (Geschichte der Juden) d’Henri Graetz. Juif allemand né en 1817, Graetz est professeur d’histoire au Séminaire rabbinique de Breslau. Il mettra 22 ans à rédiger cette histoire en 11 volumes dont les derniers paraîtront en 1875. Exploitant des milliers de documents inédits, Graetz traite l’histoire des Juifs à travers les thèmes de la souffrance et de la force de l’esprit juif. L’histoire des Juifs de Graetz fut mal reçue par les Chrétiens qui lui reprochèrent son analyse de l’antisémitisme : il en rejetait la responsabilité sur le fanatisme du christianisme au Moyen Age. Ce point n’était pas faux, mais sans doute insuffisant. Greatz pêcha aussi par la place qu’il laissa au judaïsme d’Europe orientale et les jugements portés sur le judaïsme polonais et russe.

01/10/1853
Le Rabbin Isaac Mannheimer devient citoyen honoraire de Vienne. Cette distinction lui est accordée après de longs engagements en faveur des Juifs et de leur intégration en Autriche. En 1848, il prononce deux discours mémorables au parlement, l’un sur l’abolition des taxes dont les Juifs font encore l’objet, et l’autre sur l’abolition de la peine de mort.

1855
Moïse Montefiore achète des terres en Eretz Israël. Parmi les terrains achetés, figure celui où sera construit le bâtiment de Mishkenot Shaananim (la résidence des bienheureux) qui sera la première construction proposée à l’habitation des Juifs en dehors des murailles de Jérusalem, en 1860. Montefiore achète également des terrains à proximité de Safed, Tibériade et Jaffa.


1855
Parmi les mesures positives prises à l’avènement du Tsar Alexandre II, figure la fin de la conscription des enfants juifs. Ils sont rendus à leurs parents, sauf ceux qui ont été baptisés. De plus, pour encourager l’assimilation des Juifs à la Russie, on promet l’exemption aux Juifs qui produiraient un diplôme d’une école secondaire russe.

 
1855
Avènement du tsar Alexandre II. Le début de son règne est marqué par une tendance libérale, la préparation de l’abolition du servage et le combat contre la corruption de l’administration. Des mesures positives furent prisent en faveur des Juifs, concernant notamment la zone de peuplement. Désormais, on permettait aux Juifs de vivre dans la zone limitrophe à la zone de peuplement ainsi que dans la ville de Kiev. Une autre mesure à mentionner est la modification du serment que les Juifs devaient prêter devant un tribunal.

 1855
Un important allègement de la vie des Juifs dans la zone de peuplement fut la permission accordée à certains Juifs de s’installer en dehors de la zone de peuplement : Les riches, les diplômés d’université et les artisans signalés positivement par la police de la zone de résidence. Cette mesure permettait d’attirer au cœur de la Russie les Juifs les plus « rentables » et les moins « visibles » c’est à dire ceux au caractère juif relativement peu prononcé. Parmi les Juifs qui sortiront de la zone de peuplement, certains feront fortune. Ainsi, la Russie aura sa famille « Rothschild » à travers la famille Gunzburg, qui, installée à Moscou, fera fortune dans le secteur bancaire.

1856 à 1929
Vie de Louis Marshall, avocat et homme politique américain. Il fut très investi tant dans la politique américaine que dans des activités en faveur de la communauté juive américaine. Il sera présent au traité de Versailles pour promouvoir les droits des minorités.

 1856 à 1939
Vie en Autriche de Sigmund Freud, le père de la psychanalyse. Confronté comme médecin à des cas de névrose pendant, il élabore à partir de 1893 ce qui va devenir la psychanalyse. La psychanalyse généralise applique au niveau pathologique une idée présente tout au long du judaïsme, à savoir que les manifestations externes de la réalité physique de l’homme ne sont que le reflet de la véritable réalité, intérieure, psychique. Freud développera en détail les différents niveaux de conscience et d’inconscience et leur influence dans notre vie.

1857
Aliyah de Rabbi David Friedlander. Influencé par la doctrine du Hatam Sofer, il prône le retour des Juifs à l’agriculture.

  1857
Aliyah à Jérusalem de Rabbi Moshe Hamburger (1801-1888), un des disciples du Hatam Sofer. Il deviendra secrétaire de l’organisation de soutien de la communauté hongroise de Jérusalem et l’un de ses éléments les plus importants.

1858 à 1922
Vie d’Eliezer Ben Yehouda, dont l’œuvre de sa vie fut la renaissance de l’hébreu comme langue vivante parlée.
L’hébreu a été une langue communément parlée jusqu’aux dernières décennies du Deuxième Temple. A ce moment, elle côtoie d’autres dialectes, comme l’araméen, qui s’imposeront comme langue vernaculaire, relayant l’hébreu au rang de langue liturgique et littéraire. C’est dire qu’au cours des siècles de dispersion du peuple juif, l’hébreu était couramment lu par la plupart des Juifs, souvent compris, et parfois écrit.
Des hommes de lettre ont écrit en hébreu au cours des âges, et certains ont même été des innovateurs dans la qualité de leur langage. Ainsi, Rabbi Moshe Haïm Luzzato écrit dans un style extrêmement clair et « moderne » avant l’heure.
Le 19ème siècle est la période de renaissance de l’hébreu littéraire qui est au cœur du programme de la Haskala.
Ben Yehouda s’installe en 1881 à Jérusalem, et dès lors n’a de cesse d’être actif pour la renaissance de l’hébreu. Il devra affronter la foudre des communautés orthodoxes du vieux Yishouv, pour qui l’œuvre de Ben Yehouda est une œuvre de destruction d’un patrimoine sacré. Rendre l’hébreu profane est pour eux sacrilège.

 
23/06/1858
A Bologne, la police pontificale entre de force dans la maison de la famille Mortara et arrache de force à ses parents un jeune garçon de six ans, Edgar. Edgar aurait été baptisé en cachette par la servante de la famille Mortara, quand celui-ci était malade et qu’elle pensait le sauver ainsi d’une grave maladie. Dès lors, pour l’église, l’enfant est catholique et doit être arraché à sa famille pour grandir en catholique. Edgar est rebaptisé Pio, et entrera dans les ordres à l’âge de 16 ans. L’affaire Mortara déclenchera une énorme onde de choc dans toute l’Europe : Le comte Cavour, Napoléon III et François-Joseph d'Autriche écrivent au pape, Guillaume, roi de Prusse, s’insurge, des rabbins allemands envoient une pétition au pape, Moïse Montefiore mène au Pape une pétition demandant la libération de l'enfant. Rien n’y fait. L’affaire Edgaro Mortara a profondément secoué les Juifs en Europe à cette époque, affolés à l’idée que leur droits les plus élémentaires peuvent être aussi facilement bafoués sans qu’il n’existe aucun recours valable. Envoyé comme missionnaire dans de nombreuses villes d’Europe, Pio rencontrera sa mère en 1878… et tentera de la convertir. Il meurt en 1940.

 
26/07/1858
Acte d’émancipation des Juifs. Lionel de Rothschild est le premier Juif à siéger aux Communes. Toutefois, l’émancipation dans la loi n’a pas été complètement suivie dans les mentalités et Rothschild ne prendra jamais la parole aux Communes.

 1859
Un pogrome éclate à Odessa.

 1859
Transfert de l’école rabbinique de Metz à Paris.

 1859 à 1916
Vie de Shalom Alechem. De 1883 à 1916, il a écrit et produit plus de 40 volumes en Yiddish. Avocat insatiable du Yiddish comme langue nationale du peuple juif, il encouragea les autres écrivains yiddish et fonda en 1890 un almanach, le Die Yiddishe Folksbibliotek (La Librairie Yiddish Populaire) qui publiait des œuvres d’écrivains yiddish. Il était profondément attaché à la cause sioniste, et fit partie des Hovevei Tsion à partir de 1888. En 1907, il participa au congrès sioniste.

 1859 à 1941
Vie d’Henri Bergson, grand philosophe Juif français, prix Nobel de littérature en 1927. Parmi ses ouvrages : - Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) - Matière et Mémoire (1896) - L’évolution créatrice (1907) - Les deux sources de la morale et de la religion (1932). Les principaux thèmes de sa philosophie sont la durée, l’intuition, l’élan vital, les rapports entre l’âme et le corps. Sur le plan de l’identité, Bergson se définit plus d’origine juive que du judaïsme. En 1937, il écrit : « Mes réflexions m'ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l'achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n'avais vu se préparer depuis des années [...] la formidable vague d'antisémitisme qui va déferler sur le monde. J'ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. Mais j'espère qu'un prêtre catholique voudra bien, si le cardinal archevêque l'y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. » Le prêtre viendra effectivement, dans la France de Vichy qui a déjà promulgué deux statuts des Juifs.

 1860
Environ 150 000 Juifs vivent aux Etats-Unis.

  1860
Les secousses créées dans le monde Juif suite à l’affaire de Damas et à l’enlèvement d’Edgar Mortara font prendre conscience à de nombreux Juifs de la nécessité d’une organisation permanente dont la vocation serait la défense des droits des Juifs partout où ils se trouvent. C’est la vocation de l’Alliance Israélite Universelle, créée en 1860 par Adolphe Crémieux, qui en assurera la présidence jusqu’à sa mort en 1880. Ayant son siège à Paris et des filiales dans le monde entier, l’Alliance ouvre un très important réseau d’écoles dans le pourtour méditerranéen. Ecoles d’enseignement technique, elles apprenaient un métier concret à ses élèves. Les enseignants, eux, étaient formés à Paris dans l’école normale de l’Alliance. Si l’alliance entendait défendre les Juifs en leur apportant l’instruction occidentale, source de conscience politique face à ce même occident qui lui, niait encore ses droits, elle le fit également sous forme de lobbying et de protestations.
   
1860
Naissance à Budapest de Théodore (Binyamin Zeev) Herzl, le père du sionisme politique moderne, et qui donnera à ce mouvement une organisation et une dynamique qui le mèneront sur la voie de la création de l’Etat d’Israël. Herzl est élevé à Budapest, dans une famille assimilée. L’éducation qu’il reçoit est imprégnée de l’esprit des lumières.

1860
Fondation de la compagnie pour la colonisation de la Terre Sainte par les rabbins Yehouda Alkalaï, Tsvi Hirsh Kalisher et Eiyahou Guttmacher.

  1860
Le secrétaire personnel de Napoléon III, Ernest Laharanne, publie : « La nouvelle Question d'Orient : Empires d'Egypte et d'Arabie : reconstitution de la nationalité juive », livre dans lequel il explique l’intérêt pour l’Europe chrétienne du rétablissement d’un Etat Juif en Palestine.

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