Shalom72

16 août 2019

LES JUIFS DE ROUEN AU MOYEN AGE

 

SITUATION DES JUIFS NORMANDS VERS LA FIN DU REGNE DE PHILIPPE AUGUSTE

 

La politique de Philippe Auguste envers les juifs, après qu’il se soit emparé de la Normandie, ne semble pas avoir été sensiblement influencée par l’attitude de l’Eglise, dont l’hostilité à leur égard s’est accrue de façon importante bien avant la fin de son règne. La suspension de l’usure, et la remise à une date ultérieure du remboursement du principal pour les prêts aux croisés, ordonnées par Innocent III, ne furent en fait pas prises en considération par le roi, et les exhortations que lui fit le pape en janvier 1205 en ce qui concernait la culpabilité des juifs semblent n’avoir eu que peu de répercussions, bien qu’elles aient pu contribuer à l’application des mesures et règlements contenus dans les ordonnances des années suivantes. Les décrets du Concile de 1213, tenu à Reims ou à Paris, n’ont visiblement pas été mis en application par le roi. On n’a aucune preuve que ces mesures aient été appliquées où que ce soit par ses officiers et on a l’impression qu’en matière de politique à l’égard des juifs, l’Eglise et la Couronne durant la partie finale du règne de ce monarque n’ont pas été solidaires.

A Rouen, avant 1223, les juifs semblent avoir été suffisamment à l’abri de ces réglementations et ordonnances papales ou décrets conciliaires. Et cela en dépit du fait que l’archevêque de Rouen jouissait alors évidemment, vis-à-vis des juifs de Normandie, de prérogatives officielles, certaines conservées des générations antérieures. On s’en aperçoit par une lettre circulaire qu’il écrivit en 1217 aux responsables de l’Eglise en cette région et dans laquelle se trouvent décrits certains accords passés entre lui et le roi. L’un d’eux précise3 que les « procès (devant les Assises) des juifs (de Dieppe) peuvent avoir lieu dans la ville de Dieppe devant les gens de Dieppe, comme cela a été la coutume à l’époque de Gauthier, archevêque de Rouen, et à l’époque de notre Seigneur et Roi Philippe, et ce jusqu’à maintenant ».

 

Une lecture attentive de la lettre en son entier révèle toutefois que c’est une série de concessions faites par l’archevêque à la juridiction royale en Normandie pour des problèmes intéressant l’Eglise, dans lesquels, à chaque fois, la Couronne avait imposé son point de vue. Dans la concession concernant les juifs de Dieppe, il est évident que c’était le souhait des autorités royales qu’ils fussent autorisés à tenir des assises particulières ; la concession de l’archevêque révèle seulement une prérogative d’origine historique que le temps n’avait fait qu’éroder.

4Durant les dernières années du règne de Philippe Auguste, la Couronne se référait encore de façon constante aux coutumes et précédents de la Normandie de la période des Plantagenêt. Cela apparaît clairement dans la relation d’une enquête menée à Caen en 1224 :

  • 4 Voir Delisle, Recueil de jugements, p. 74, no 294 : ...si Christianus occidisset Judeum vel Judeus

Les Barons et Chevaliers affirment qu’à l’époque des rois Henri et Richard... c’était l’habitude et la coutume que si un Chrétien avait tué un Juif, ou si un Juif avait tué un Chrétien, le roi et seigneur faisait faire une enquête dans cette affaire auprès de qui il voulait et quelles que soient les personnes qu’il aurait dû croire, et après l’enquête, il prenait sa décision

 

Ce rapport, servant de toute évidence comme référence lors d’un procès en cours à ce moment-là, montre clairement que les autorités royales ne rejetèrent pas à la légère les coutumes prévalant en Normandie dans les affaires concernant les juifs. Ces derniers sont restés sous l’entière protection de la Loi. A Caen la même année, peut-être lors d’une audience ultérieure de ce même procès, il fut décidé que « tous les bourgeois de Bernay qui se trouvaient en ville... lorsque le juif fut tué, et qui ne sont pas venus à la’ clameur’, sont redevables d’une amende au roi, sauf ceux qui peuvent présenter leur défense de façon légale... » (Delisle, Recueil de jugements, p. 75 ; TYR, p. 149). L’année suivante, le verdict fut rendu, à Caen de nouveau, selon lequel, en accord avec l’évêque de Coutances, « on devait rendre aux Juifs de cet endroit leurs biens et possessions que le clergé de cet évêque avait volés aux Juifs susdits... et les indemniser aussi des dépenses que ces juifs avaient faites à l’occasion des blessures que le clergé leur avait infligées, comme les Juifs l’ont établi » (ibid., p. 79 ; TYR, p. 149)

 

De façon similaire devant Barthélémy Roye, Maître de l’Echiquier, l’évêque de Senlis, et « un certain nombre d’autres », il fut décidé en 1220, de toute évidence à Rouen, que « la femme de Richard de Saucei qui se trouve à Jérusalem, devait recevoir suffisamment pour sa subsistance du tiers... de la terre du susdit Richard puisque deux tiers de cette terre ont été cédés aux juifs ». Richard était évidemment un croisé dont la femme était venue plaider devant l’Echiquier au sujet de terres hypothéquées par son mari. Apparemment, elle disait que la terre restant en sa possession était insuffisante pour lui procurer des revenus, mais la Cour, nonobstant les exhortations du pape concernant la remise des dettes, intérêts et principal, pour les prêts consentis aux Croisés, refusa manifestement de contraindre les créditeurs juifs à rendre à cette dame une partie de la terre en leur possession.

 

Toutefois il y eut des occasions où la non-application de l’ordonnance de 1218 (voir chap. x, p. 293) semble avoir entraîné la confiscation des biens des juifs. Comme nous l’avons mentionné antérieurement (chap. ix, p. 278), en 1222 Philippe Auguste vendit à Jean de Gournai la maison de la juive Viette située à Rouen. Une autre maison appartenant à cette même dame située dans sa ville natale de Caudebec devait être vendue par la suite par Louis IX en 1233 à l’abbé de Saint-Wandrille pour 30 livres tournois, et le roi stipula dans la charte confirmant cette vente que l’abbé et le couvent « pourraient posséder la maison précitée sans que les héritiers de la susdite Viette puissent s’y opposer ». (Delisle, Cart. Norm., p. 306-307 ; TYR, p. 71 note 187). Si tant est que Viette ait eu des héritiers, on ne peut affirmer que ces propriétés soient échues à la Couronne simplement par défaut. Elles avaient été de toute évidence confisquées l’une et l’autre par Philippe Auguste, quelque temps avant 1222 ; la propriété de Rouen fut vendue peu après son acquisition, tandis que l’autre restait dans la famille royale encore une décennie avant d’être vendue à l’ordre religieux de Saint-Wandrille.

 

Il y a peut-être eu d’autres raisons à la confiscation, mais celle qui semble la plus évidente est l’impossibilité de respecter la clause de l’ordonnance de 1218 qui décrit la méthode selon laquelle les juifs de Normandie devaient enregistrer les dettes qui leur étaient dues. En 1222 l’Echiquier de Caen rappelait encore aux juifs comment ils devaient apporter pour enregistrement « toutes les chartes anciennes établies avant la constitution que le Roi et Seigneur faisait pour ses Juifs » (Delisle, Recueil de jugements, p. 81). Il n’y a pas de doute que les juifs normands répugnèrent considérablement à se soumettre à cet ordre. La même année il fut décidé à l’Echiquier à Caen que les juifs « ne pourraient pas se rendre propriétaires des avoirs de l’abbé de Saint-Pierre-sur-Dives sans l’assentiment de cet abbé » (Delisle Cart. Norm. no 33). La reprise ultérieure de cette affaire en 1234 (Delisle, Recueil de jugements, p. 112) démontre que ces biens avaient néanmoins été acquis sans le consentement de cet abbé, mais ce fut seulement durant cette dernière année que les parties juives furent contraintes à les vendre.

A la même époque aucune source ne rapporte de conséquences funestes immédiates pour les juifs de Normandie, résultant des édits du quatrième concile de Latran (1215). Ces édits comprenaient, à côté de l’habituelle demande d’abolition du prêt à intérêts, des mesures qui exigeaient que les juifs portent des vêtements les différenciant des chrétiens ; qu’ils s’abstiennent de sortir certains jours de fêtes chrétiennes, et qu’ils paient la dîme pour les maisons occupées primitivement par des chrétiens et qui étaient passées entre leurs mains. Isaac de Vienne, auteur de l’ouvrage rituel Or Zarou‛a, affirme que lorsqu’il était en France (aux environs de 1217) « nous portions des insignes circulaires sur nos vêtements, car cela avait été décidé pour tous les juifs à cette époque-là ». Il rapporte un propos de son maître parisien donnant la permission de porter cette rouelle durant le Sabbat, indiquant que cet édit du Concile était appliqué à Paris peu de temps après sa promulgation. Puisque Isaac indique que ce décret s’appliquait à tous les juifs de son temps, il se peut qu’il ait été instauré peu après 1215. Le silence à ce sujet, que ce soit à Rouen ou ailleurs, ne constitue pas en lui-même une preuve que la mesure n’ait pas existé en ces lieux. Toutefois c’est à Rouen qu’un concile régional tenu sous l’autorité de l’archevêque Maurice de Sully a déclaré en 1231, cinq ans après que le roi Louis IX ait accédé au trône, que « en accord avec les statuts du (quatrième) concile général (de Latran), tous les juifs devaient être différenciés des chrétiens par la nature de leurs vêtements, et devaient être contraints de porter un signe facilement reconnaissable sur leur poitrine ». 10Une partie de la portée de ce règlement vient de ce qu’il implique que le décret du quatrième Concile de Latran n’avait pas été appliqué à Rouen antérieurement à cette époque. Bien que l’ancien Duché fut devenu partie intégrante du domaine royal, les juifs du pays avaient conservé, à l’évidence, durant le règne de Philippe Auguste, un statut relativement plus privilégié que celui de leurs frères d’Ile-de-France. Ceci nous semble apparaître dans la clause spéciale les concernant dans l’ordonnance de 1218. La force inhabituelle de l’école de Rouen à cette époque incite à la même conclusion

D’une manière que nous ne pouvons comprendre totalement, la situation certainement prospère de la communauté juive rouennaise durant le règne de Philippe Auguste est sans doute à rattacher à la confirmation par le roi des anciens privilèges des habitants de la ville, effectuée par un acte du 22 avril 1207 (Delisle, Catalogue des actes, p. 236, et les sources qui y sont citées). Les premiers privilèges avaient été accordés en 1170, sous le règne des Plantagenêt qui par la suite concédèrent encore des chartes en faveur des juifs de Normandie et d’Angleterre, leur accordant des libertés inhabituelles, économiques et légales. Philippe Auguste favorisa régulièrement Paris au détriment de Rouen dans sa politique économique durant les années qui suivirent la conquête, mais des restes de ces privilèges continuèrent à s’attacher à la capitale de Normandie et pendant un certain temps les juifs de la région semblent avoir continué à en partager les bienfaits. Excepté les ordonnances de Philippe Auguste qui réglementaient les prêts d’argent, il n’y a aucune preuve que les juifs de Rouen ou de la Normandie dans son ensemble furent en aucune façon limités dans la poursuite de leurs entreprises par les autorités régnantes de cette époque.

LES ANNEES LOUIS VIII

Les pressions de l’Eglise, toutefois, étaient continuelles, et les monarques qui ont succédé à Philippe Auguste furent beaucoup plus disposés que lui à les entendre. L’un des premiers actes de Louis VIII durant son bref règne fut de promulguer, le 8 novembre 1223, une ordonnance concernant les juifs et qui restreignait sévèrement leurs activités d’usure(Ordonnances I, p. 47-48). Les dettes dues aux juifs ne devaient plus dorénavant rapporter d’intérêts, et ni le roi ni les nobles ne seraient légalement responsables pour le remboursement de tels prêts. Les sommes prêtées qui leur étaient dues devaient être remboursées à leur seigneur en neuf paiements égalés sur une période de trois ans ; le roi et les nobles par un accord mutuel ne devaient conserver que les juifs de leurs propres domaines ; les juifs ne devaient plus être autorisés à utiliser de sceaux pour leurs actes de prêts ; ils devaient faire enregistrer, avant la Chandeleur suivante, toutes leurs créances devant les juridictions de leur seigneur et s’ils ne le faisaient pas, toutes les dettes qui ne seraient pas ainsi enregistrées n’auraient plus de valeur légale ; et finalement, tout document concernant un prêt et ayant plus de quatre ans, apporté par des juifs en justification d’une demande de remboursement, devait être considéré comme nul et non avenu. Des litiges enregistrés devant l’Echiquier de Normandie montrent que les conséquences de cette ordonnance ne se firent sentir pleinement que très lentement, en dépit du fait que la réglementation des affaires monétaires des juifs reposait directement entre les mains du roi et de ses officiers

Quelques mois après la promulgation de cette ordonnance, vers la fin de 1223, l’Echiquier à Caen décréta qu’il n’était pas nécessaire que les emprunteurs chrétiens fournissent la moindre réponse, lors de procès en accusation par des prêteurs juifs ayant en leurs mains des actes indiquant des dates d’échéance, lorsqu’une période de quatre ans s’était écoulée depuis la date enregistrée - à moins que des plaintes fussent déjà portées antérieurement et aient été plaidées dans les années écoulées - concernant ces actes (Delisle, Recueil de jugements, p. 94). Cet additif à la loi, certainement au bénéfice des prêteurs juifs, fut amélioré encore lorsque fut promulgué au printemps de 1225 l’arrêt spécifiant que la réponse des débiteurs n’était pas nécessaire « pour un acte signé dans le passé si une durée de plus de quatre ans s’était écoulée devant l’Echiquier, à moins que la charte ne soit trouvée » (Delisle, Recueil de jugements, no 2). L’ordonnance de 1223, cependant, n’avait rien dit au sujet de la découverte de la charte originelle, au lieu de cela tenant pour nuls et non avenus tous les emprunts, sauf ceux qui étaient enregistrés comme il est spécifié.

Une position plus ferme fut maintenue, par l’Echiquier à Rouen en 1227, lorsque Barthélémy Roye et un certain nombre d’évêques de Normandie décidèrent qu’« il n’y avait pas à être garant en faveur des juifs sauf pour les dettes récemment enregistrées sur les nouveaux rôles » (Delisle, Recueil de jugements, p. 100 ; TYR, p. 147). Plusieurs années auparavant - la date est inconnue - l’abbé et le Chapitre du Bec avaient emprunté de l’argent à un prêteur juif mais, dans la même session de l’Echiquier de 1227, il fut décidé que l’abbé n’était pas responsable envers lui d’après la charte du prêt, puisque cette charte « n’avait pas été apportée pour être enregistrée sur les rôles des dettes dues aux juifs selon le décret du souverain Roi, et qu’elle n’était pas enregistrée ». Sur cette base l’Echiquier décida en outre que le créditeur juif devait être « amené devant la Cour jusqu’à ce qu’il rapporte lui-même la charte sus-mentionnée » (Delisle, ibid., p. 100 ; TYR, p. 147).

Des nouvelles du traitement relativement modéré des juifs de Normandie avaient peut-être pu, durant toutes ces années, atteindre les oreilles du pape Honoré en Italie, qui après le quatrième concile de Latran, s’attendait certainement à ce qu’un comportement plus sévère envers les juifs soit observé dans les endroits où son autorité était reconnue. Dans la bulle de canonisation de Saint Lawrence O’Toole d’Irlande, s’adressant à tous les chrétiens de la province de Rouen (11 décembre 1225), le pape déclara que « le juif, le cœur encore recouvert d’un voile, avance à tâtons comme un aveugle », et il exprimait l’espoir que grâce à la canonisation des saints, « les juifs et les païens reconnaissant la vraie lumière, puissent, loin des ténèbres et des ombres de la mort, se hâter vers le Christ ».

16Une année plus tard (le 8 novembre 1226), le roi Louis VIII, au retour d’une croisade contre les Albigeois, tomba malade et mourut. A la fin de ce même mois, son fils aîné, bien qu’encore mineur, fut couronné à Reims. Blanche de Castille, en tant que régente, dirigea les affaires du royaume jusqu’en 1234, époque à laquelle le jeune et pieux roi assuma le pouvoir personnellement.

PERIODE BLANCHE DE CASTILLEET DE  SAINT LOUIS

La période allant de 1226 à 1270, date de la mort de Louis IX, fut pour les juifs de France une période de dégradation qui, par intermittence, prit la forme de harcèlement économique et social, de restrictions culturelles, d’intolérance religieuse, de bannissement de certains lieux du royaume, de violences physiques allant jusqu’à la mort. Les juifs de Rouen ainsi que de toute la Normandie, réussirent à conserver bon nombre de leurs droits durant cette période difficile mais ils furent aussi très affectés par cette hostilité croissante.

18En 1229, Grégoire IX, suivant les traces de ses prédécesseurs, édicta un nouvel arrêt pour la remise des dettes aux croisés. « Utilisant les pouvoirs séculiers » déclarait-il dans une lettre du 21 octobre adressée au clergé de France,

  • 11 Voir Potthast, op. cit., no 8267 ; Grayzel, Church, p. 180 ; TYR, p. 204.

vous ferez que les juifs soient contraints de remettre leur usure... De plus si un Croisé quelconque ne peut à ce jour rembourser ses dettes à des juifs, vous veillerez à ce que les juges séculiers le favorisent de tel moratorium que... jusqu’à ce que sa mort ou son retour soit tenu pour certain, il ne soit pas soumis à la charge d’usure. Vous contraindrez les juifs, de plus, à calculer dans le principal le revenu du gage, qui a pu s’accroître dans l’entretemps, après que les dépenses indispensables aient été déduites..

Théobald d’Amiens, archevêque de Rouen de 1222 à 1229, fut l’un de ceux à qui l’épître fut adressée. Le pape Grégoire IX avait simplement voulu faciliter le sort des croisés s’embarquant pour des rivages lointains à cause de leur foi chrétienne. Toutefois à peine une année plus tard, en décembre 1230, une ordonnance royale fut publiée à Melun, allant bien au-delà de la demande du pape ; en plus de mesures qui reprenaient celles que l’on trouve dans l’ordonnance de 1224, il était stipulé que le roi et les barons n’autorisaient plus les juifs à signer de contrats de dettes quels qu’ils soient. En d’autres termes, la Couronne n’aurait plus à faire respecter des prêts consentis par des juifs à des chrétiens - mesure qui devait avoir des effets très importants sur la stabilité financière des juifs de France. Des copies de cette ordonnance furent évidemment envoyées en Normandie et il est certain que Ton tint compte de ces dispositions

C’est Tannée suivante que le concile régional de Rouen, réuni par l’archevêque Maurice de Sully, publia son décret exigeant que les juifs se différencient des chrétiens par leur habillement et par un insigne spécial. Le même concile interdit de plus aux prieurs, sous menace de se voir confisquer leur prieuré, de recevoir « une somme d’argent venant des juifs », et il menaçait de suspension tout prieur qui « échangerait de l’argent avec un juif ». Rappelant les exhortations anciennes des papes et les décrets des conciles régionaux, il interdisait aux chrétiens de s’employer comme serviteurs des juifs. Cela eut lieu toutefois au moment d’un incident sérieux, à Rouen, dans le conflit d’autorité latent entre l’Eglise et la Couronne. Un officier royal fut excommunié par l’archevêque en 1227 ; en conséquence, durant une période de sept années, les cours royale et ecclésiastique refusèrent de reconnaître mutuellement leur compétence. La Couronne agissant sur les ordres de la reine Blanche s’empara des biens de l’archevêque tandis que ce dernier mettait un interdit sur les chapelles et les cimetières du Domaine Royal qui se trouvaient situés dans l’archidiocèse de Rouen, et excommuniait les officiers royaux qui s’y trouvaient. Dans cette affaire, qui se termina finalement par une trêve en 1234, les autorités ecclésiastiques se rendirent compte que l’Eglise ne pouvait pas agir librement, dans les domaines extérieurs au strict domaine ecclésiastique, sans l’aide et l’accord de la Couronne. Ce n’est qu’après 1269 que Saint Louis, encouragé par les conseils du frère convers franciscain Paul (Pablo Christiani), devait ordonner le port d’un insigne juif (Ordonnances I, p. 294 ; voir ci-dessous, p. 373), et ce n’est que par la suite que des preuves évidentes de son utilisation peuvent être trouvées à Rouen. De la sorte, le port de cet insigne reste incertain durant la période 1231-1269. On ne sait pas non plus dans quelle mesure les autres clauses anti-juives du Concile de 1231 furent appliquées.

21Il ne peut y avoir aucun doute toutefois, que du fait des pressions royales, une détérioration de la situation des juifs se produisit en Normandie dans les années qui suivirent. Le 6 avril 1233, Grégoire IX adresse une lettre aux archevêques et évêques de France dans laquelle il décrit certaines situations qui se sont progressivement installées dans plusieurs parties du territoire après que les ordonnances de 1224 et 1230 soient entrées en application :

  • 15 Voir. L. Auvray, Les registres de Grégoire IX I (Paris, 1896), col. 691 ; Grayzel, Church, p. 200-2

A la fin des quatre années (autorisées pour le remboursement des dettes...) les juifs étaient saisis et gardés si longtemps en prison jusqu’à ce qu’ils aient rassemblé toutes les dettes qui leur étaient dues..., qu’ils aient donné au seigneur de l’endroit les cautions que celui-ci jugea convenables pour que, dans une période de temps définie, ils ne réclament pas le remboursement de leurs dettes, qu’ils soient remboursés ou non. De là certains juifs, incapables de payer la caution considérée indispensable dans leur cas, périrent misérablement dit-on, de faim, de soif, de privation dans les prisons ; et il y en a encore en ce moment qui sont dans les chaînes.Une autre référence à l’emprisonnement de créanciers juifs antérieurement à l’année 1234, figure dans l’ordonnance de Louis IX de cette même année (Ordonnances I, p. 54-55), ordonnance par laquelle il acquittait les emprunteurs chrétiens du tiers des sommes enregistrées dues aux juifs « quand ceux-ci étaient emprisonnés et (leurs) dettes inscrites au rôle ». A Rouen, au printemps de 1239, il fut décidé par l’Echiquier que les débiteurs n’auraient pas à répondre aux réclamations des juifs pour des sommes dues « à l’exception des droits de cession ou de transfert (venant d’emprunts) qu’ils avaient lorsqu’ils furent emprisonnés conformément au décret du roi » (quando capti fuerunt per preceptum domini regis ; voir Delisle, Recueil de jugements, p. 146-147). En addition à l’ordonnance particulière de 1230, des ordres avaient donc certainement été donnés, soit par le roi, soit par ses représentants pour la faire appliquer, par l’emprisonnement des parties en infraction ou bien par des arrestations en masse des créditeurs juifs. Les juifs de Normandie firent clairement partie de ceux qui furent concernés par ces ordres. Il y a aussi la possibilité que l’emprisonnement ne concernait que les représentants éminents des communautés individuelles, comme cela s’était produit juste après la conquête de la Normandie par Philippe Auguste. De toute façon, les juifs de Rouen furent sans aucun doute affectés par ces mesures, bien que l’on ne puisse en préciser l’importance faute de documentation

L’ordonnance de Louis IX de 1234 non seulement imposait la remise du tiers de chaque dette enregistrée lors du paiement des deux autres tiers avant la date d’échéance ; elle interdisait aussi aux baillis soit d’emprisonner les débiteurs du fait d’un non remboursement à des créditeurs juifs, soit de forcer des chrétiens à vendre une propriété pour payer de telles dettes. S’ajoutant à cela, les juifs ne pouvaient recevoir de gages pour un emprunt qu’en la présence de témoins dignes de confiance. Ce n’est qu’en 1248 que référence est faite à Rouen aux trois premières clauses de cette ordonnance.

  • 17 Le Calot qui se figure ici n’est pas identifiable avec le Calot de Rouen qui fut le premier fonctio

24La réglementation du prêt sur gages fut toutefois renouvelée, avec certaines différences de formulation, lors de la session de l’Echiquier à Rouen du printemps de 1235 : « Il est arrêté que les juifs ne doivent recevoir aucun gage si ce n’est en présence d’hommes honnêtes dignes de confiance. Toutefois, si un gage est trouvé (en possession d’un juif) et pour lequel il n’a pas de garant, il sera déféré devant la loi comme s’il était chrétien » (Delisle, Recueil de jugements, p. 128). Tout comme dans l’ordonnance de 1234, il était interdit aux baillis de recevoir la moindre rémunération pour leurs services en appliquant cet ordre. Dans la même session de l’Echiquier, un autre jugement fut rendu (Delisle, ibid., no 552) qui illustre le changement de statut des juifs de Normandie. La Cour décidait : « la Dame Catherine de Cadros (Cahors) conservera sa terre, que son mari avait retiré (à sa famille) et donné au juif Calot indépendamment du fait que son mari ait donné le pouvoir d’agir en mandataire à sa place ». Ce Calot avait acquis la terre en question du mari de Catherine suite à une hypothèque lors d’un prêt, et il fut pourtant contraint par la cour de la rendre, vraisemblablement parce que le mari avait opéré cette transaction sans s’assurer antérieurement de l’accord de sa famille.Ce jugement ne présente pas de subtilités de raisonnement, mais il apparaît que Calot fut dépossédé de cette propriété utilisée comme hypothèque dans le prêt pour des raisons qui n’étaient pas précédemment introduites dans les décisions des cours.

  • 18 Delisle, Recueil de jugements, p. 133, no 581. La dernière proposition se lit : « De bladis domini

25Un peu plus tard la même année dans la session du terme de la Saint-Michel de l’Echiquier à Caen, on annonça « la nouvelle constitution » de Louis IX, dans laquelle il proclamait que les juifs dorénavant devraient « vivre de leur propre travail ou en s’occupant de commerce sans pratiquer l’usure ». L’ordonnance précisait par la suite que les prostituées « ne devaient pas être admises dans les auberges si ce n’est en passant » ; qu’en application du point de vue exprimé dans les décrets de l’église les serviteurs chrétiens des juifs mais excommuniés pour cela « devaient être renvoyés ». Les loyers dûs au roi par les églises ou les maisons religieuses étaient exigibles en totalité et les paiements en nature dûs à la Couronne sur les produits agricoles (c’est-à-dire le champart) devaient être livrés à temps.

Cette ordonnance n’est connue que par l’exemplaire conservé dans les archives de l’Echiquier de Normandie et pourtant ses décisions se lisent comme si elles étaient destinées à la totalité du Domaine Royal. Elles n’étaient pas seulement dirigées contre les juifs, mais elles visaient d’autres éléments significatifs de la population - le clergé tout comme les propriétaires terriens. Les clauses concernant les paiements dus au Roi pour des possessions ecclésiastiques ou des produits agricoles ont dû avoir des résonnances considérables en Normandie où les habitants n’étaient pas encore accoutumés à leurs statuts encore récents de sujets de la Couronne française, et n’étaient pas toujours désireux de les accepter.

  • 19 Comme les prêts par des juifs devenaient plus difficiles, le rôle des Lombards dans ces affaires se

27L’interdiction absolue du prêt d’argent par les juifs dans l’avenir, soulignée encore par la stipulation qu’ils ne devaient s’engager que dans le commerce ou le travail manuel, dût y avoir aussi d’importantes conséquences dans les mois qui suivirent la promulgation de l’ordonnance. Cependant, la parution de décrets sur ce même sujet de prêt par les juifs un peu plus tard sous le règne de Saint Louis, révèle que les autorités du domaine royal ont trouvé difficile sinon impossible de réglementer cet aspect fondamental du commerce, qui rendait possible les entreprises commerciales sur une grande échelle dans le monde chrétien.

LA GRANDE ATTAQUE CONTRE LE JUDAISME FRANCAIS

De 1236 à 1270 les juifs de la France royale furent frappés d’une série de coups dont ils ne devaient jamais se remettre complètement. Ces événements, relatés partie dans des sources latines, partie dans des sources hébraïques, ont été décrits en détail par les historiens modernes, et pourtant le rôle joué par les juifs de Rouen et de Normandie dans ce tableau de la souffrance reste incertain. Tandis que certains textes suggèrent que les mesures prises contre les juifs affectèrent profondément les communautés de Normandie, d’autres semblent impliquer qu’ils restèrent dans une large mesure à l’abri du mouvement d’hostilité croissante.

  • 20 Voir Potthast, Regesta pontificum romanorum, no 10243 ; Grayzel, Church, p. 226-229 ; TYR, p. 205-2

29La première série d’événements, qui se produisit apparemment dans les premiers mois de 1236, nous est connue par une lettre envoyée par Grégoire IX le 5 septembre de cette année-là, à un nombre considérable d’autorités ecclésiastiques de France, pendant une période de mobilisation de croisés en divers endroits de France. Le pape déclare qu’il a reçu une plainte des juifs de France concernant les mauvais traitements qui leur avaient été infligés par les croisés, qui essayaient

de les balayer presque complètement de la surface de la terre dans un déchaînement inouï et sans précédent de cruauté ; ils avaient massacré [...] deux mille cinq cents d’entre eux vieux et jeunes ainsi que des femmes enceintes. Certains avaient été mortellement blessés et d’autres piétinés comme de la boue sous les pieds des chevaux. Ils avaient brûlé leurs livres et [...] exposé le corps de ceux qu’ils avaient ainsi tués en nourriture pour les oiseaux du ciel, et leur chair pour les animaux de la terre. Après avoir traité honteusement, ignominieusement ceux qui restaient en vie après ce massacre, ils avaient emporté leurs biens et les avaient utilisés.

A la fin de sa lettre, le pape ordonnait aux récipiendaires de forcer les habitants de leurs diocèses, coupables de tels excès, « à faire réparation pour les crimes ainsi perpétrés contre les juifs et pour le vol des biens qui leur avaient été pris ». Le même jour il envoyait aussi une lettre à ce sujet au roi Louis IX (voir note 20), ajoutant un paragraphe dans lequel il l’exhortait à punir ceux qui perpétraient de tels crimes et à restituer aux juifs ce qui leur avait été volé, mentionnant en particulier les diocèses des provinces d’Angers, Poitiers, Le Mans, Tours et Bourges où avaient eu lieu des exactions de croisés.

  • 21 Les évêques auxquels cette lettre fut envoyée furent ceux de Saintes, Angoulême, Poitiers, Sées, Av

31Toutefois la lettre circulaire à l’Eglise de France faisant état des crimes contre les juifs de la part des « croisés de vos districts et diocèses » ne se limita pas à ces régions. Non seulement des personnages tels que l’archevêque de Tours et l’archevêque désigné de Bourges, mais aussi les évêques de l’Anjou et du Poitou, ainsi que l’archevêque de Bordeaux et l’archevêque désigné de Rouen reçurent cette lettre.

A moins que la lettre envoyée à Rouen ne le fut que comme simple mesure de précaution, ce qui semble hautement improbable compte tenu des formulations, il faut bien reconnaître que, soit dans la ville de Rouen, soit quelque part dans l’archevêché, une ou plusieurs attaques contre les juifs avaient eu lieu au début de 1236, entraînant peut-être la perte de vie, la destruction de livres hébreux, le vol de biens, ou tout cela à la fois. Toutefois aucune source en Normandie elle-même n’atteste de tels événements, que ce soit à ce moment ou dans les années qui suivirent immédiatement, tandis que des preuves de réalisations culturelles juives sont manifestes de façon continue dans la capitale, durant cette décennie et les suivantes (voir ci-dessous, p. 340 sqq. et chapitre XII).

  • 22 Voir A. Heron (éd.), Deux chroniques de Rouen (Rouen-Paris, 1900), p. 50 : « L’an MIICCXXXVIII le f

33En 1238 un grand incendie endommagea encore le quartier juif. Il s’étendit de la rue principale du quartier jusqu’à la fontaine Gaalor, située plusieurs rues au sud, dans le voisinage de l’ancienne rue des Cordeliers (aujourd’hui rue Camille St.-Saens). Aucun écho de cette calamité ne se rencontre dans les sources postérieures, et il est donc impossible d’évaluer son effet sur le commerce du quartier à l’époque.

Les baillis de Rouen, Caen et Falaise recouvraient la même année des créances dues aux juifs (RHGF XXI, p. 256). En 1239 il fut décidé à Rouen que la charte juive montrant que Calot avait des droits sur la propriété d’une partie décédée nommée Sicat était une preuve insuffisante du droit avancé ; et même, Calot devait « justifier sa charte contre l’héritier de Sicat par des chartes valables de chrétiens, (montrant) saisie et possession, (et) scellées par le même sceau » (Delisle, Recueil de jugements, p. 150 ; TYR, p. 148). Ceci montre que les documents juifs dès cette époque n’avaient plus qu’une valeur contingente dans les cours normandes. Le contrat d’hypothèque lui-même avait certainement été signé avant que l’ordonnance royale de 1236 interdisant aux juifs les prêts d’argent n’ait pris effet.

  • 23 Voir Delisle, Recueil de jugements, p. 149 ; TYR, p. 149 : « Dictum est quod vicecomites aque nihil

35Cependant, il ne semble pas qu’il y ait eu la moindre tentative à l’encontre des cours juives s’occupant du règlement interne des affaires religieuses et financières de la communauté juive. A Caen en 1240 un procès fut plaidé devant l’Echiquier qui semble avoir entraîné certaines tentatives d’interférence de la part des puissants vicomtes rouennais de l’eau, mais l’Echiquier, se basant sur un précédent, décida « que les vicomtes de l’eau n’ont pas (à siéger) à la cour de justice des juifs

Toutefois à Paris durant ces années-là, alors que l’on entend si peu parler des affaires économiques de la communauté juive de Normandie, un drame se déroulait qui a dû la plonger dans un état d’inquiétude sérieuse quant à son avenir. Gardiens d’un héritage culturel remontant à plusieurs siècles et d’un centre d’études supérieures fréquenté par bon nombre d’étudiants rabbiniques, les juifs de Rouen finirent par découvrir sans aucun doute les instructions que le pape Grégoire avait envoyées à l’évêque de Paris le 9 juin 1239. Elles enjoignaient à cet évêque d’accepter les lettres du pape apportées jusqu’à Paris par le converti Nicolas (Donin), lettres concernant « les livres des Juifs », afin qu’il les distribue aux archevêques de France et à ceux qui régnaient sur les royaumes de France, d’Angleterre et de la péninsule Ibérique.

  • 24 Voir Potthast, Regesta pontificum romanorum, no 10768 ; E. Carmoly, La France israélite (Francfort-
  • 25 Voir Potthast, op. cit., no 10767; Grayzel, Church, p. 242.

37Ces lettres ordonnaient la confiscation de tous les livres juifs pour le premier samedi du carême qui approchait (3 mars 1240) tandis que les juifs seraient en train de prier dans leurs synagogues. Les livres resteraient à la garde des Dominicains et des Franciscains. Dans une lettre à part, adressée par le pape à l’évêque de Paris, ainsi qu’au prieur des Dominicains et au supérieur des Franciscains, ces derniers recevaient l’ordre de brûler en place publique tous les livres confisqués qu’on aurait jugé contenir des erreurs de croyance, ou des affirmations injurieuses pour le christianisme. Le Talmud, mentionné de façon particulière dans la première partie de chacune des lettres, était visé en premier rang par le pape, mais tous les autres livres des juifs (universos libros judeorum vestre provincie) devaient aussi être saisis.

La saisie des livres juifs eut lieu en fait comme le pape l’avait ordonné, mais on ne peut établir avec certitude si cela se produisit réellement dans le pays tout entier, ou si cela ne se limita pas essentiellement au diocèse de Paris. Après cette confiscation, une disputation forcée se tint à Paris à laquelle quatre représentants éminents des juifs furent contraints d’assister. C’était Judah b. David de Melun, Samuel b. Salomon de Falaise, Yehiel de Paris, et Moïse de Coucy. Les principales attaques contre le Talmud lancées à cette assemblée par l’apostat Donin, furent réfutées par Yehiel, mais ni son éloquence, ni la science développée par les autres maîtres juifs qui se trouvaient présents ne furent capables de détourner la vague de ressentiment et de colère qui déferlait contre les juifs. Le 6 juin 1242, lors d’une cérémonie, vingt-quatre chariots chargés de livres en hébreu furent apportés, et les volumes confisqués furent brûlés sur le bûcher par les inquisiteurs de Paris.

  • 27 Voir la publication intégrale de la lettre par I. Lœb dans REJ I (1880) : 295-296 ; voir Grayzel, C
  • 28 Voir J. Echard, Sancti Thomae Summa suo auetori vindicata (Paris, 1708), p. 599 ; Grayzel, Church,
  • 29 Voir Potthast, op. cit., no 11376 ; Grayzel, Church, p. 252 : « alios quosdam cum omnibus glossis s

39Par la suite, en 1244, le pape Innocent IV envoya une lettre au roi lui exprimant son approbation pour ces opérations, et l’encourageant à poursuivre la saisie et la destruction des livres juifs « où qu’ils puissent se trouver dans tout le royaume » (Potthast, op. cit., no 11 376 ; Grayzel, Church, p. 252-253). Dans une autre lettre écrite au roi (août 1247), le pape, qui résidait alors à Lyon, en réponse aux démarches des savants représentant la communauté juive de France, adoucit la teneur de sa première communication, mais les autorités de Paris, tant ecclésiastiques que royales, poursuivirent l’inquisition.En mai 1248 le légat apostolique condamna une fois de plus les exemplaires confisqués du Talmud et déclara : « Nous avons aussi pleinement connaissance des lieux et places où se trouvent d’autres livres qui ne nous sont pas montrés par les maîtres juifs et que nous n’avons pas examinés, bien que nous en ayons souvent fait la demande ; et nous ferons ce qui doit être fait en ce qui les concerne ». Les livres qui intéressaient les inquisiteurs n’étaient pas seulement les volumes du Talmud, mais aussi leurs commentaires. Odon mentionne « d’autres livres qui ne nous sont pas montrés », tandis que le pape dans sa lettre au roi de 1244, avait déclaré qu’à la fois le Talmud et « d’autres livres accompagnés de leurs gloses », avaient été lus et condamnés aux flammes par Odon et ses collègues.

  • 30 Voir la formulation pour la réquisition des livres juifs présentée vers 1250 par le sénéchal d’Agen
  • 31 Ce fut le cas par exemple, à Agen peu de temps apparemment après la promulgation de l’ordonnance 

40D’autres textes relatant le déroulement de l’inquisition mentionnent aussi, en plus du Talmud, les « gloses » ainsi que les « expositions », ou commentaires, de cet ouvrage comme suscitant l’intérêt des inquisiteurs. Il est évident que, par ces expressions, il faut entendre, entre autres les commentaires sur le Talmud écrits par des érudits français anciens tels que Rashi, Jacob Tam et Rashbam ainsi que ceux écrits par les tossafistes des générations suivantes. Bon nombre des textes réunis par l’école de Paris furent détruits durant cette longue période de l’inquisition dont la validité fut renforcée par une ordonnance royale de 1253-1254 demandant la peine d’expulsion, et parallèlement aux mesures contre le prêt d’argent par les juifs appliquées précédemment, la poursuite de la destruction des textes talmudiques(Ordonnances I, p. 75). Il y a en outre des preuves qu’au moins durant la seconde grande période de l’inquisition - à partir de 1248 et durant la plus grande partie des trois décennies suivantes - les livres en hébreu furent confisqués non seulement à Paris mais ailleurs en France, en liaison avec la lettre du pape Innocent de 1244 et l’ordonnance royale de 1253-1254.Pendant cette période si dangereuse pour l’existence du judaïsme français, le roi avait ordonné - en 1248, juste avant son départ pour la croisade - la confiscation des biens que des juifs avaient acquis par l’usure, ainsi que d’autres mesures répétant l’ordonnance de l’année 1234. Il fut procédé à cette confiscation pendant une période de plusieurs années ; elle fut exécutée aussi en Normandie. En 1251 commençaient les excès des Pastoureaux en France. D’après la Chronique de Saint Lo de Rouen et d’autres sources, ces bandes violentes envahirent Rouen et dispersèrent un concile ecclésiastique réuni à la cathédrale sous la direction d’Eudes Rigaud ; pour utiliser l’expression de Chéruel (Hist. de Rouen, p. 145), « nous pouvons juger par-là des violences auxquelles ils se livrèrent » dans la ville tout entière. Aucune source ne nous explique si, comme à Bourges, ils ont envahi aussi le quartier juif ; c’est probable étant donné sa proximité de la cathédrale

  • 35 Voir Olim, no 6 (p. 364-365). Le texte décrit un conflit légal entre le duc de Bourgogne et Philipp

42Le mandement d’expulsion de l’année 1253-1254 entraîna-t-il des conséquences sérieuses à Rouen ou ailleurs en France ? On connaît une seule personne d’origine rouennaise qui souffrit de l’application de cette ordonnance. Il s’agit d’un certain Abraham (sans qualificatif additionnel) qui transféra son domicile de Rouen à une localité en Bourgogne dans l’année 1253, quand le roi a « déchargé » des juifs à lui appartenant.Nous n’avons que peu de documents sur cette expulsion en général. Des textes latins parlent simplement d’une expulsion, alors qu’une source hébraïque insiste sur le fait qu’elle n’était pas générale mais limitée seulement « à quelques villes ». L’ordonnance de l’année 1257-1258 mandait la restitution aux juifs de synagogues et de cimetières ainsi que des biens « sans lesquels ils ne pourraient pas se servir de leurs synagogues » (Ordonnances I, p. 85). Il semble que le mandement d’expulsion tomba seulement sur les juifs qui ont persisté dans la pratique de l’usure, alors que la confiscation des biens acquis par l’intérêt était plus répandue.

 

STABILITE DU JUDAISME ROUENNAIS ET NORMAND

Comment la société et la culture juive se maintinrent-elles à Rouen pendant cette période ? Etant donné les conditions décrites ci-dessus, il y a peu de doute que, si les inquisiteurs avaient eu les mains totalement libres vis-à-vis des juifs de France, tous les textes hébraïques commentant la Loi auraient été détruits, ce qui aurait interdit aux juifs de pouvoir exercer leur religion et leur façon de vivre traditionnelle. L’exil volontaire d’une grande partie de la population juive de France en aurait inévitablement résulté. 45Nous n’avons aucune preuve cependant que les juifs de France aient émigré dans de grandes proportions à cette époque, ni que les structures et les institutions communautaires aient cessé de se perpétuer. Et puisqu’en outre c’était dans la France septentrionale durant cette seconde moitié du XIIIe siècle, que les tossafistes français rédigèrent et donnèrent leur forme définitive aux tossafoth du Talmud de Babylone tel qu’elles sont conservées dans toutes les éditions courantes imprimées de cet ouvrage, il est clair que la destruction des livres juifs en France se trouve limitée à certaines régions seulement. En Normandie, elle-même partie du Domaine Royal, les efforts pour détruire les livres juifs furent ou bien minimes ou biens inexistants, alors que d’autres aspects de la culture et de la vie communautaire des juifs persistaient

On peut le démontrer non seulement en partant de textes littéraires en hébreu de cette époque mais également par un examen du registre de l’archevêque Eudes (Odon) Rigaud de Rouen. Cette grande figure de l’Eglise française prit ses fonctions en mars 1248, quelques mois à peine avant qu’Odon de Châteauroux, légat du pape à Paris, ne se fût embarqué dans la seconde étape de l’inquisition ; et il continua à exercer son ministère d’archevêque vingt-trois années après que Saint Louis ait publié son ordonnance de 1253 encourageant la destruction du Talmud. Ce fut un personnage éminent, à la fois en Normandie et en Ile-de-France, ami et confident du roi, siégeant à la fois à l’Echiquier de Normandie et au Parlement de Paris.

  • 39 MS Bibl. Nationale, fonds latins no 1245 ; éd. Théodose Bonnin, Registrum visitationum Odonis Rigal

47Dans son registre, dont le manuscrit autographe original a été conservé, Eudes a pris des notes abondantes lors de ses déplacements dans la province de Normandie et concernant ses autres activités de 1248 à 1269, période qui a vu le déclin de l’académie juive de Paris, ainsi que les exactions incessantes contre les juifs de la capitale et d’ailleurs. Toutefois dans ce registre, les juifs ne sont mentionnés que quelques fois et pour la plupart en relation avec des conciles régionaux auxquels Eudes participait. Il note que les moines du monastère de Saint-Pierre-de-Préaux doivent 400 livres, sans usure, à un certain juif, sans qu’ils soient certains s’ils seraient forcés de le payer (an. 1249 ; Registre, éd. Bonnin. p. 59 ; trad. Brown, p. 66). Il note aussi que c’est une décision du concile tenu à Pont-Audemer le 5 septembre 1257 qui « interdit à tout chrétien, homme ou femme, de travailler pour les juifs chez eux, ou pour des gens présumés habiter avec eux », et ordonne comme l’avait fait le concile de Rouen de 1231, « que les juifs soient contraints de porter des signes visibles par lesquels on puisse les distinguer des catholiques »(Registre, éd.Bonnin, p. 287, traduc. Brown, p. 325). Ces décisions n’étaient que de simples répétitions des décrets du quatrième concile de Latran de 1215 et elles n’incluent aucune des directives complémentaires dirigées contre les juifs durant ces années, que ce soit par l’Eglise ou par la Couronne.

  • 40 Registre, éd. Bonnin, p. 482 ; traduc. Brown, p. 550. La plupart des quelque vingt décrets promulgu

48Les mêmes résolutions furent reprises en fait lors d’une autre session du concile provincial se tenant à Pont-Audemer le 26 janvier 1260 (éd. Bonnin, p. 388 ; trad. Brown, p. 441), et la même chose se produisit au concile du 29 janvier 1263 tenu à Vernon. Il n’y a pas d’autre mention de décisions conciliaires concernant les juifs dans le registre d’Eudes, et il ne fait allusion nulle part à d’autres actes ecclésiastiques ou royaux contre eux. Il est frappant que nulle part dans ce registre, s’étendant sur une période de plus de vingt ans, mention ne soit faite de la destruction des livres hébraïques ou des édits du roi et du pape ordonnant cet acte néfaste.

49Pour l’année 1266, cependant, Eudes fait allusion à une dette de vingt livres due par le prieuré de Villarceaux « à intérêts, aux juifs et Cahorsins de Mantes » (18 mars, éd. Bonnin, p. 572, traduc. Brown, p. 658). Lorsqu’auparavant il faisait allusion à des visites à ce prieuré, visites qui commencèrent le 9 juillet 1249, Eudes mentionnait la dette mais sans indication de créancier. Cette dette envers des juifs, ainsi que la dette du monastère de Saint-Pierre-de-Préaux, ont peut-être été contractées avant 1249. Ce fut en tout cas au mépris des décisions du concile de Rouen de 1231 interdisant de tels prêts (ci-dessus, p. 326).

Toutefois Eudes n’infligea jamais la moindre peine au prieuré ou au monastère pour cette infraction. Il mentionne ces dettes sans commentaire, portant son attention sur ce qu’il considérait comme infractions plus sérieuses de la part des religieuses.

50Dans le seul récit d’un événement où un juif se trouve impliqué, Eudes indique que le 18 avril 1266

...Nous avons prêché près de la Mare-du-Parc, où le clergé et les gens de Rouen s’étaient rassemblés après avoir été jusque là en procession. Nous y avons déclaré coupable et condamné comme apostat et hérétique un homme qui s’était converti du judaïsme à la foi catholique. Il était retourné de la foi catholique à la perversion judaïque et, baptisé à nouveau, était retourné une fois de plus au judaïsme se refusant par la suite à retourner à la foi catholique bien qu’il ait été plusieurs fois sommé de le faire. Il fut alors brûlé sur le bûcher par le bailli (éd. Bonnin, p. 541 ; trad. Brown, p. 618).

  • 41 Voir la lettre écrite en 1201 par Innocent III à l’archevêque d’Arles relative aux convertis par la
  • 42 Voir l’observation à ce sujet dans J. Strayer, The Administration of Normandy, p. 53-54 ; il cite c

51Cet aperçu de la fin tragique d’un converti relaps suffit à indiquer que les juifs de Rouen qui s’étaient convertis de leur plein gré, et avaient ensuite cherché à retrouver leur statut primitif n’étaient pas moins en danger que ceux qui vivaient ailleurs. Toutefois il semble qu’il y ait eu relativement peu de convertis dans la Normandie du XIIIe siècle, et la narration que nous a laissée Eudes conserve tout son intérêt du fait qu’elle est unique.

La seule autre observation concernant les juifs que j’ai constatée, relevée dans les écrits d’Eudes est contenue dans une lettre écrite à son ami le roi Louis IX, le 14 août 1259, à Rouen, en réponse à la question du roi concernant la restitution des biens confisqués (Delisle, Cartulaire normand. p. 118 ; TYR, p. 157). Louis IX avait demandé à l’archevêque son opinion sur la manière de restituer des biens lorsque les personnes auxquelles cette restitution était due ne pouvaient pas être retrouvées. Dans sa réponse Eudes déclare que

chaque fois que dans notre ville ou dans notre diocèse des cas de ce genre se présentent, qu’ils concernent les biens de juifs (= bonis judaeorum, i.e. des biens possédés une fois par des juifs) ou de toute autre (personne) quelle qu’elle soit, vous-même personnellement ou par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, vous pouvez utiliser les dédommagements ou compensations qui devraient être alloués à la suite de procès de cet ordre, à des œuvres pieuses.

  • 43 Voir par exemple la lettre de Grégoire IX au roi en date du 6 octobre 1273 (L. Auvray, Les registre

53Cette préoccupation de Louis IX devait durer longtemps, et la réponse d’Eudes révèle seulement que la confiscation par le roi de biens en possession des juifs, biens supposés ou démontrés acquis par usure, eut lieu aussi en Normandie sous son règne. (Voir ci-dessus, p. 336 et note 38).

Les diverses déclarations d’Eudes ne montrent aucun souci d’intervenir dans la vie quotidienne de la communauté juive de Rouen ou de Normandie dans son ensemble, et il n’existe aucune preuve de la disparition de la culture juive dans cette région suite à la destruction de ses livres. A la différence du dénouement tragique qui eut lieu à Paris, cette culture, durant le XIIIe siècle, fut maintenue dans la capitale normande sans discontinuité ou empêchements graves, ce qui se voit dans l’examen des fragments de textes hébraïques d’origine rouennaise ou relatifs à cette ville. 55Les tossafistes de Rouen, chargés de la responsabilité particulière de veiller à la sainteté de la loi juive et de résoudre ses difficultés et ses contradictions, constituèrent sans aucun doute une classe d’érudits privilégiée, dont les activités et les idées formèrent le principal centre d’intérêt de l’école talmudique. Mais à côté de ces maîtres éminents des anciennes sources tannaïtiques et des textes araméens abstrus fondés sur ces sources, il y avait aussi des érudits ayant d’autres centres d’intérêts résidant en ville, et qui, du fait des exigences de la culture et de la tradition hébraïques, étaient nécessairement là.

Au moins certains des interprètes de la Bible, dont nous avons noté l’essor à Rouen durant le dernier quart du XIIe siècle, ont dû continuer leurs travaux durant cette période de la conquête française. Ils furent sans doute rejoints par des érudits plus jeunes qui en tant que tossafistes bibliques engagèrent le travail de compilation systématique et de commentaire d’épigones qui s’en suivit, travail qui devait culminer dans des écrits achevés à Rouen vers la fin du XIIIe siècle (voir ci-dessous, chap. XII). 57De plus les textes midrashiques, compilés surtout en Palestine et diffusés dans tout le monde juif bien avant l’âge d’or de la culture juive française, réclamaient aussi leurs interprètes particuliers, n’était-ce que pour l’édification des étudiants et des fidèles ordinaires ; car les homélies pleines d’imagination de cette littérature adoucissaient l’enseignement sévère de la Loi lue de façon obligatoire dans les synagogues trois fois par semaine, et elles lui donnaient une signification complémentaire. De façon apparentée, la liturgie juive, somme sans cesse croissante d’écrits religieux significatifs, tant en vers qu’en prose, et venus des quatre coins de l’univers juif durant un millénaire et demi, présentait aussi un besoin constant d’interprétation ; car peu de personnes au XIIIe siècle pouvaient la comprendre sans aide. Le commentaire sur les poèmes liturgiques d’Aaron Hakohen b. Haïm (voir ci-dessus chap. x, p. 315), qui reste encore - sauf quelques extraits - inédite (MS Bodléien 1206), est une œuvre représentative de ce genre, écrite par un érudit qui avait à portée de la main une vaste collection d’écrits midrashiques qu’il pouvait utiliser pour éclairer les allusions obscures, voilées à l’extrême, insérées dans les anciens textes liturgiques.

ELIE.B BERAKHIAH:MASSORETE,SCRIBE ET ILLUSTRATEUR

Une autre direction de recherche, essentielle à la continuité des coutumes et de la culture juives, était les études massorétiques qui avaient pour but la compréhension de l’Ancien Testament annoté avec indications de points-voyelles par les traditionnalistes bibliques de Tibériade (VIIIe-XIe siècles). Cette branche des connaissances hébraïques était toujours étudiée à Rouen au VIIIe siècle, détail révélé par les œuvres d’Elie b. Berakhiah b. Natronai.

59Dans un chapitre précédent (p. 238 sqq.) nous avons vu que dans les colophons des deux manuscrits qu’il a copiés, Elie concentra ses efforts sur les œuvres littéraires de son père, et il y a peu de doute que le fils était tout à fait conscient de la valeur de Berakhiah. Tandis qu’apparemment Berakhiah avait dû gagner sa vie comme poncteur ou peut-être comme scribe des textes bibliques, il avait en fait contribué de façon considérable à la littérature hébraïque par ses commentaires, ses fables de Renard, et ses autres écrits. Le fils de son vieil âge n’était pas si doué. Il apprit l’art du scribe probablement de son père. D’après les annotations des deux manuscrits du Pentateuque écrits par lui en 1233 et 1239, il est évident qu’il avait été aussi initié aux complications des études massorétiques. Berakhiah fut probablement là aussi son maître bien qu’il ait pu en avoir d’autres.

On ne connaît rien de la vie d’Elie, si ce n’est les quelques indications qui subsistent dans ces deux manuscrits. Son père avait probablement quitté ce monde sans un sou, de sorte qu’Elie lui-même avait été contraint de se tourner vers cette fonction de scribe pour gagner sa vie alors qu’il était encore très jeune. Pour écrire le second manuscrit, il fut aidé par un mécène juif typique de cette période - un certain R. Asher décrit dans le colophon comme quelqu’un qui était arrivé à la sagesse par la richesse, qui avait rassemblé « tous les champs du savoir », et à la table de qui un passant épuisé pouvait toujours trouver secours (voir colophon du MS du Vatican, ligne 24 sqq., chap. viii, p. 242).

61Des deux Pentateuques massorétiques recopiés par Elie, celui qui est conservé à Berlin nous le montre à une époque relativement précoce de sa carrière de scribe. Accompagné à la fois de petites et de grandes Massorahs, il est écrit sur trois colonnes par page.

62Ces annotations dans de nombreux endroits du texte ont une forme décorative - coutume largement répandue chez les juifs du moyen âge. Parfois la Massorah prend la forme de dessin achevé : par exemple, à côté de la description du rêve de Jacob (Gen. XXVIII, 10 sqq. ; fol. 19a du manuscrit) se trouve un dessin formé par les lettres minuscules du texte massorétique approprié, représentant une échelle allant de la terre au ciel, telle que Jacob la voyait. De la même façon, on y trouve des représentations d’animaux (fol. 26a), de poissons et de scorpions (fol. 112a),d’instruments et d’édifices (fol. 26b, 27a), disséminées dans le manuscrit et toutes formées de la même façon par des annotations massorétiques. Sur d’autres pages, des décorations de cet ordre ont formé des dessins d’un type traditionnel dans l’illustration des livres au moyen âge, ce qui dispense de l’utilisation de lettres minuscules en faveur de lignes franches. Des lettres majuscules zoomorphiques du même style apparaissent de temps à autre dans le texte. Dans les marges, on trouve plusieurs observations de nature grammaticale. Les mots du colophon sont écrits sous forme d’une étoile à huit branches inscrite dans un carré (voir TYR, fig. 20).

  • 45 Voir TYR, p. 143-144, note 410. II est curieux de remarquer que d’après une telle note (fol. 263 a)

63Ces caractéristiques sont surpassées par celles du manuscrit du Vatican (voir fig. 39), achevé six ans plus tard, pendant l’été de 1239. Elie y atteint un plus haut niveau d’expression artistique, et montre une bien plus grande maîtrise de la Massorah et de la grammaire hébraïque que dans le manuscrit de 1233. On trouve parfois dans le manuscrit du Vatican des extraits des commentaires d’Ibn Ezra, dont le contenu montre que dans l’entourage du copiste il y avait encore une tradition vivante des expressions et des idées de celui-ci(TYR, p. 143, note 409). Avant certaines des hafṭaroth, à la fin du volume, le scribe fait une note occasionnelle ainsi rédigée : « Ici ils commencent en Sarefath », ou bien « jusqu’à cet endroit, ils récitent en Sarefath », ce qui montre bien que Elie était familiarisé avec les habitudes de récitation biblique en Ile-de-France, différentes de celles de Normandie.

Il y a approximativement quinze notations de type grammatical de la main d’Elie dans les marges du manuscrit. Par leur caractère elles montrent qu’il avait à sa disposition les éléments traditionnels de l’ancienne école grammaticale de Palestine, qui différait en de nombreux détails de celle d’Andalousie ou d’Afrique du Nord. De toute évidence spécialiste des études grammaticales de cette tradition, il note une fois dans le manuscrit ; « j’ai vu dans un exemplaire très ancien et bien corrigé de la Massorah que la lettre waw dans (le nom propre) Waizathah (Esther IX, 9) n’est pas une lettre majuscule (contrairement à l’usage habituel) ». Cette remarque incidente et plusieurs notations grammaticales indiquent qu’Elie avait à sa disposition des textes de l’ancienne école grammaticale de Palestine qui avaient été conservés précieusement à Rouen, comme dans d’autres centres de la culture juive en France septentrionale, pendant des siècles. Les illustrations du texte du Vatican sont du même caractère que celles se trouvant dans le manuscrit de Berlin. Mais un grand nombre d’illustrations, particulièrement au bas des pages, faites des lettres minuscules de la Massorah, sont remarquables pour leur caractère enjoué et leur humour, et révèlent une grande évolution dans le style d’Elie. Ces représentations incluent l’arche de Noé, la colombe qu’il envoya vers une terre sèche, son sacrifice, Abraham sur son chameau, les chênes de Mambré, la grotte de Macpela, Eliézer sur un chameau (voir fig. 42c), Rebecca auprès du puits, Esaü le chasseur, Reuben et les mandragores, le bœuf et l’âne de Jacob et de nombreux autres sujets concernant tout le Pentateuque (voir fig. 40 et TYR, fig. 21). Les dessins au trait montrent aussi un progrès considérable par rapport à ceux du premier manuscrit et sont beaucoup plus nombreux. Il y a plusieurs sortes de ces illustrations, montrant principalement des variétés d’animaux fantastiques, soit des formes animales correspondant à des lettres majuscules ou bien se tenant librement ; ; l’une d’elles montrant des animaux fantaisistes imaginaires en miniature (voir fig. 41 et TYR, fig. 22), révèle des similitudes remarquables avec certaines illustrations du Livre d’Ivoire rouennais (Xe siècle).

  • 47 Le chapeau juif à pointe - dans ce cas-ci du type un peu mou plutôt que rigide - apparaît dans l’il

65Il est tout à fait vraisemblable qu’Elie utilisa des manuscrits hébreux plus anciens qui se trouvaient à Rouen lorsqu’il créa ces illustrations (dont plusieurs en couleurs). A la fois par ses détails artistiques et érudits, le Pentateuque du Vatican de ce fils de Berakhiah peut être considéré comme une œuvre représentant des aspects de la culture des juifs de Rouen à la fin des années 1230 et révélant à leur sujet des détails qui autrement resteraient inconnus.

CRESBIA B ,ISAAC,COPISTE ET ECRIVAIN ET SON ATELIER

Elie était pourtant loin d’être l’artisan le plus éminent dans son métier à cette époque, et il n’était pas le seul à Rouen. Salomon Louria note qu’après la mort de Judah Sire Léon et de Menahem Vardimas, « Yehiel régna à Paris, Judah (b. David) à Melun, Samuel à Château-Thierry, Jacob à Orléans, Cresbia à DRWM, Nathanel à Chinon... »(Consultation 29). Comme diverses villes de la France septentrionale sont mentionnées ici par Louria, il est évident que le DRWM décrit comme la ville où officiait Cresbia n’est pas un vague terme voulant dire « le Sud » mais, une fois de plus, une erreur de copiste pour RDWM. Nous avons déjà noté un KRSBYTW - manifestement une corruption de Cresbia (latin Crispin) - parmi les participants de la séance dans l’atelier de Menahem Vardimas (voir ci-dessus, p. 304). D’autres preuves encore situent ce Cresbia à Rouen, où il semble avoir exercé son érudition pendant trente années après la mort de Vardimas. Des textes littéraires rendent vraisemblable la conclusion qu’il y excellait en tant que copiste, poète didactique et annotateur de textes juridiques.

  • 49 Voir le texte intégral de ce colophon dans TYR, p. 152, note 435 ; et ibid., fig. 26. Quant à la da
  • 50 Voir TYR, p. 154. Le mot utilisé par Cresbia ici est mīnīm, « sectaires », terme utilisé communémen

67Le nom complet de ce personnage est Cresbia le Ponctuiste b. Isaac le Scribe, formule par laquelle il se désigne dans un acrostiche(TYR, p. 213-214) se trouvant dans l’exemplaire de la Mishneh Torah de Maimonide, qu’il acheva au printemps de 1243. Ce manuscrit sur parchemin, actuellement conservé à Cambridge (MS Add. 1564), se termine par un colophon rimé dans lequel Cresbia se désigne à nouveau comme l’auteur. Il y indique qu’il avait commencé ce travail le 8 Ab 5002 (= 7 juillet 1242) et qu’il l’avait achevé le deuxième jour du mois d’Adar II suivant (= 24 février 1243) c’est-à-dire plus de huit mois après que des charretées de livres juifs aient été brûlées à Paris.

Cresbia était parfaitement au courant de cet événement, car à un autre endroit du manuscrit (fol. 3a, col. 2) il écrit en prose rimée « qu’il est arrivé récemment dans la métropole de Paris, la cité sanglante, que de nombreux chrétiens se sont levés contre la parole des sages ». Cresbia était ainsi clairement occupé à copier et à étudier des textes hébreux de nature juridique plus de trois années après que le pape Grégoire ait envoyé ses instructions aux responsables de l’Eglise, dans toute la France, relatives à la saisie des livres hébreux, et en dépit des confiscations, des débats forcés, et de la destruction des livres qui s’ensuivit à Paris.

  • 51 Les lettres daleth et resh en minuscules, de la main de Cresbia, telles qu’il les utilise ici, sont

68Sa référence historique aux événements de Paris mise à part, l’exemplaire de Cresbia du Mishneh Torah de Maimonide ne laisse apparaître aucun signe indiquant que la culture des juifs se trouvait en péril. Non seulement Cresbia recopie entièrement le texte de l’œuvre de Maimonide, mais il y ajoute quelques vues personnelles. Au début du manuscrit se trouve une introduction qu’il écrivit en vers rimés et dans laquelle il raconte comment il découvrit tout d’abord la sagesse de l’œuvre de Maimonide, puis comment, illuminé par son éclat, il avait alors décidé, dans l’embrasement d’une passion intellectuelle, de composer un poème dans lequel apparaîtraient en vers tous les commandements de la Loi tels qu’ils sont décrits et classés par ce grand penseur. Louant la sagesse profonde du sage sefarad-égyptien, il le compare à celui qui le premier donna la Loi, Moïse, qui lui aussi vivait en Egypte ; ce sont ces deux figures dominantes, « Moïse le premier et le second », qui ensemble « sont les maîtres à RWDM.

Cette partie de l’introduction est suivie d’une discussion en prose rimée elle aussi, de certains aspects du poème didactique écrit au XIe siècle par Elie l’Aîné b. Menahem du Mans connu sous le nom d’Azharot ou « Avertissements » - poème traitant de l’énumération des 613 commandements récité traditionnellement par les juifs français au moyen âge dans les synagogues - et de la différence qu’il y a entre elle et l’ordre et la sélection des commandements de Maimonide. Cette introduction, à la fois plaisante et grave, est écrite avec un art littéraire consommé, et nous révèle en Cresbia un maître du style et de la rhétorique hébraïques. Elle est suivie du texte intitulé Azharot maimoniot (« Avertissements Maïmonidiens ») qu’il composa en vers métriques rimés, et dans lequel, selon l’intention exprimée au début de son introduction, il décrit les commandements « selon l’arrangement de Maimonide », les divisant, à l’intérieur de chaque catégorie, en commandements positifs et négatifs (ce que Maimonide n’avait pas fait dans son magnum opus légal).

  • 54 L’œuvre entière de même que l’introduction en prose rimée, qui jusqu’ici n’avaient été ni l’une ni

70La complexité de la composition défie toute description. C’est une œuvre de 850 vers ; le schéma des rimes varie tous les quatre hémistiches, l’équilibre des mots pour chaque groupe d’hémistiches étant en général 4 + 4 + 4 + 3. Chaque catégorie de commandements est précédée d’une introduction expliquant la nature et la signification spirituelle du groupe de lois présenté, et, pour aider le lecteur, le numéro de chaque commandement apparaît en lettres minuscules au-dessus de sa présentation. Les lettres initiales de tout le poème forment une série d’acrostiches et ces acrostiches sont plusieurs fois construits selon l’ordre alphabétique, ou selon l’ordre inverse.

Deux donnent le nom de l’auteur et l’un, très long, correspondant aux cent derniers vers, est composé en partant des lettres hébraïques qui forment les mots du début de cette même partie et qui font allusion à la destruction des livres juifs à Paris. Le langage de cette œuvre fourmille de réminiscences bibliques et talmudiques, et seul le comprendra vraiment l’interprète bien versé dans les subtilités de l’exégèse juive des textes de la Loi.

  • 55 Ce traité fait partie du Grand Livre des Commandements (le Semag). Les chercheurs considèrent génér

71Cette œuvre de Cresbia est suivie par la copie qu’il fit de la Mishneh Torah, qui forme l’essentiel du manuscrit. A cette œuvre il a ajouté de temps en temps des annotations marginales (on trouve aussi dans le texte des notes du même ordre faites ultérieurement par des lecteurs), et il y a un long extrait à la fin du chapitre VI des « Lois concernant les Agents et les Associés », dans lequel Cresbia a laborieusement recopié le traité de Moïse de Coucy sur le même sujet. C’était un contemporain de Cresbia qui différait de Maïmonide dans l’interprétation d’un certain nombre de lois rabbiniques sur ce sujet. Au début de chacun des quatorze traités qui forment l’œuvre totale se trouve une rubrique décorative avec des zoomorphes, noirs, rouges et des traces pâles d’autres couleurs (voir fig. 44). Bien que Cresbia déclare dans le colophon de l’ouvrage qu’à une date correspondant à mars 1243 il avait achevé le manuscrit, certaines rubriques restent inachevées, ce qui a fait envisager qu’une autre personne avait pu se trouver associée à Cresbia pour travailler sur ces illustrations mais qu’elle n’avait pu terminer son travail personnel. Les zoomorphes, normalement en style serpentin ou draconique, reflètent le goût particulier des français du Nord vers le milieu du XIIIe siècle.Dans une annotation marginale du plus grand intérêt ajoutée à un traité sur l’établissement des actes de divorce (MS Univ. of California, L.A., Heb., n 7), Cresbia se montre sous un autre jour. Il y indique qu’à l’époque de Moïse de Coucy et de Yehiel de Paris, il travaillait devant ce dernier à Paris, à une époque où à la fois Judah b. David de Melun et Samuel b. Salomon de Château-Thierry y étaient aussi, « et j’ai rédigé devant eux de nombreux actes de divorce ». Aucune date n’est donnée par Cresbia pour la période durant laquelle il fut employé comme scribe à la cour rabbinique (dont l’une des fonctions était de s’occuper des procès en divorce), mais il semble que cela se soit produit avant qu’il n’ait assumé des fonctions plus importantes à Rouen après 1224, comme cela ressort de la formulation dans la consultation de Louria. Bien que Cresbia se soit déjà trouvé à Rouen, comme le montre sa présence lors de la séance dans l’atelier de Vardimas, il se peut qu’il ait reçu une part de son instruction talmudique et de sa formation comme scribe à Paris dont il parle au passé (« A l’époque de Moïse de Coucy et de Yehiel de Paris je me trouvais à Paris... »). Après son retour à Rouen toutefois son travail d’annotateur et de scribe semble être devenu plus intense.

Une question ne cesse d’intriguer en ce domaine : le rapport entre Cresbia et les textes laissés par Berakhiah b. Natronai. Lorsque Cresbia est arrivé à Rouen, Berakhiah était déjà probablement mort car son fils Elie, faisant son éloge dans le colophon de 1239, semble dire qu’il était mort depuis longtemps. La carrière de Berakhiah s’était déroulée essentiellement dans le dernier quart du XIIe siècle. Berakhiah était en relation évidente avec l’Angleterre, mais pas avec l’Ile-de-France pour autant que nous le sachions, et il est de toute évidence mort alors que la Normandie était encore séparée de la France.

  • 57 A.M. Haberman, éd., Mishlé shou‛alim, proverbe 119, p. 132-135. Cresbia répète son nom vers la fin

74Comme nous l’avons montré dans un chapitre antérieur, les écrits de Berakhiah incluaient divers commentaires de la Bible, des paraphrases interprétatives des Croyances et Opinions de Sa‛adiah Gaon, paraphrase et reprise des Quaestiones Naturales d’Adelard de Bath et des collections de proverbes, notamment le Mishlé shou‛alim. Il faut considérer que ces dernières étaient laissées pour la postérité et qu’à sa mort, Elie entrant en possession de la plupart des manuscrits sinon de tous, mentionna ceux-ci avec fierté lorsqu’il fit l’éloge de son père. Toutefois on ne sait pas si Elie fit des copies de ces œuvres qui ont pu en totalité ou en partie se trouver encore écrites de la main de l’auteur lorsque Cresbia est arrivé à Rouen. Ce dernier apprit certainement bientôt la présence des Fables de Renard de Berakhiah et sans aucun doute fut rapidement attiré du fait de la singularité de cette œuvre et de l’élégance de style de l’hébreu. Cresbia avait ce même tour d’esprit comme le révèle son introduction au Mishneh Torah de Maïmonide. Il n’est donc pas tout à fait surprenant dans ces conditions de s’apercevoir qu’à une copie des Mishlé shou‛alim,il ajouta un proverbe de son cru en prose rimée commençant par « Propos de Maître Cresbia le ponctuiste, qui soupèse et juge un cœur rempli de jalousie et un cœur plein d’envie ». Etude habile des effets néfastes de l’envie et de la convoitise quand elles sont aux prises, le proverbe s’adapte bien aux thèmes des Fables de Renard ; le style de Cresbia est très personnel dans tout ceci - aussi inventif que celui de Berakhiah mais plus concis et pour ainsi dire plus télescopé, les idées se liant fermement à des mots rimant inexorablement par deux ou par trois comme s’ils obéissaient à d’obscures exigences de la nature.

  • 58 Le premier exemplaire connu des Fables de Renard est manifestement le MS Munich 207, qui fut écrit,

75A en juger par les caractéristiques de Cresbia telles qu’elles apparaissent dans le Mishneh Torah de 1243, il semble évident qu’il a recopié lui-même les Fables de Renard de Berakhiah avant d’ajouter sa contribution personnelle et originale à cet écrit, mais aucun exemplaire de cette œuvre écrit de sa main ne subsiste.

  • 59 La question de développement du style individuel pendant les années actives d’un copiste

76Le texte du commentaire de Job par Berakhiah (ci-dessus, p. 246) semble toutefois bien être de la main de Cresbia. Cela apparaît en plaçant un specimen typique de la graphie majuscule utilisée dans la Mishneh Torah de Cresbia à côté d’un spécimen du texte de Job, tel qu’il est copié dans le manuscrit de Cambridge des œuvres de Berakhiah (fig. 44b). Tout en tenant compte de développements paléographiques dûs à l’âge du copiste et à d’autres circonstances, on observe que les caractéristiques de la graphie dans chaque exemple sont presque identiques. L’écriture minuscule cependant offre des variations d’un texte à l’autre : le texte du commentaire de Berakhiah est un petit peu plus carré que celui de la plus grande partie du Mishneh Torah de Cresbia,et pourtant il y a indiscutablement une similitude frappante entre ces graphies. Il me semble que ces manuscrits furent écrits par Cresbia sans doute avec l’aide d’un étudiant lequel a pu aussi être chargé d’inventer les rubriques décoratives du Mishneh Torah. Comme Cresbia travaillait à Rouen à un moment où les manuscrits des écrits de Berakhiah devaient s’y trouver, on peut penser qu’il a copié bon nombre de textes de cet ordre, dont le manuscrit de Job est le seul exemplaire survivant.

77L’écriture utilisée par Cresbia dans le Mishneh Torah, manifestement d’origine rouennaise, et dans le commentaire de Job fournit des indications suffisantes quant à certains types d’écriture utilisés dans cette partie de la France septentrionale, juste au milieu du XIIIe siècle. Du fait de la destruction des textes juifs de Paris en 1242, du déclin de la yeshibah parisienne et de la chasse permanente aux livres hébreux poursuivie sans relâche à cette époque, ce n’est qu’avec la plus grande difficulté que les manuscrits hébraïques français datant du milieu du XIIIe siècle peuvent être considérés comme issus de cette ville. Des manuscrits de cet ordre n’ont pu raisonnablement venir, à cette époque, que des centres juifs existant dans la région de la France septentrionale qui restait à l’abri des décrets et actions hostiles des autorités parisiennes, et Rouen était précisément une telle ville.

Mis à part les travaux discutés ci-dessus, Cresbia a aussi copié et annoté un texte du Grand Livre des Commandements de Moïse de Coucy. L’une de ses notes à cet ouvrage est citée par Baroukh b. Isaac de Worms dans son Séfer hateroumah (TYR, p. 152) qui mentionne avec précision que la citation est extraite de l’œuvre de Moïse copiée par Cresbia(higgīah hārab krisbiyāhū hanaqdā bisemag ketab yādō). Comme il est peu vraisemblable que l’œuvre de Moïse de Coucy ait été achevée avant 1245, ou peut-être même un peu plus tard, il faut en conclure que Cresbia n’était occupé à recopier ce traité dans son ensemble que vers la fin des années 1240, au plus tôt. Cette activité de Cresbia nous montre qu’on faisait peu d’efforts à Rouen, si même on en faisait, pour appliquer les décrets parisiens relatifs à la confiscation et à la destruction des écrits juridiques hébraïques, comme on a déjà pu s’en apercevoir par le registre d’Eudes Rigaud.

  • 61 Cresbia croyait évidemment que ces deux mots étaient des verbes à la troisième pers. fém. sing,
  • 62 C’est à cette conclusion précisément qu’est arrivé M. Banitt après une étude approfondie du sujet,

79Cresbia b. Isaac est aussi mentionné par le compilateur anonyme du « Glossaire de Leipzig » qui, comme nous l’avons vu plus haut (chap. viii, p. 246), reprend également les opinions de Berakhiah. Pour expliquer la forme de vocalisation inhabituelle du terme ḥāṭ’āth (Ex. V, 16) le glossaire se réfère à la forme analogue ’āsāth (Lev. XXV, 21), et il ajoute alors : « de la bouche du ponctuiste Cresbia b. Isaac ». Ceci indique que le compilateur vivait à l’époque de Cresbia et qu’il avait des contacts personnels avec lui, ce qui s’est produit évidemment après que Cresbia ait acquis une renommée d’érudit ; de sorte que c’est à Rouen qu’il faut chercher le compilateur de ce glossaire si riche en vocabulaire français normand.

A en juger d’après sa graphie, il apparaît que le livre des Psaumes accompagné des gloses françaises et latines et qui se trouve maintenant à Lambeth Palace (MS Lambeth 435), provient également de l’atelier de Cresbia (voir fig. 44c). On constate clairement que l’écriture, lettre pour lettre, est du même type que celle du Mishneh Torah copié par Cresbia, bien que les embellissements soient plus simples (voir aussi TYR, p. 155-157). Le manuscrit fut copié vers le milieu du XIIIe siècle visiblement pour servir de livre d’étude à un moine qui ajouta de nombreuses gloses dans les marges du texte. Les gloses, en graphie romane cursive, sont pour la plupart écrites en français normand ; elles montrent que l’étudiant chrétien avait maîtrisé l’hébreu biblique sous la direction d’un rabbin, dont il cite les opinions en écrivant « Rabi dixit » (= « le rabbin dit [ainsi]... »).

  • 65 Les gloses sont de grande valeur culturelle et méritent une édition scientifique ; voir plusieurs

81L’éventualité que cet étudiant, dont la grande érudition est manifeste d’après la qualité des gloses, ait fait son travail à Rouen sous la direction d’un savant juif de la ville - soit Cresbia, soit un membre de son cercle - reste séduisante. Nous avons constaté (voir p. 155, 224 et 250) que des érudits travaillant à Rouen tels que Samuel b. Meir, Joseph Bekhor Shor et Berakhiah b. Natronai, avaient des contacts personnels avec des érudits chrétiens dans le cadre du débat entre juifs et chrétiens ainsi qu’en ce qui concerne des aspects culturels et philologiques de l’interprétation de la Bible hébraïque. Le manuscrit de Lambeth nous fournit de toute apparence de nouvelles lumières encore sur ce sujet, laissant entendre que même pendant le milieu du XIIIe siècle ces contacts ont continué malgré les efforts des autorités centrales de Paris pour les empêcher.

LE GRAND MAHAZOR D'AMSTERDAM

Les ouvrages dont nous avons discuté des détails ci-dessus n’ont certainement pas été les seuls émanant de l’atelier de Cresbia. Beaucoup d’entre eux furent sans doute détruits lors de la dispersion du judaïsme français au XIVe siècle, d’autres sont peut-être encore disséminés de par le monde dans des bibliothèques, attendant leur découverte par des chercheurs à venir. L’un d’entre eux de grande importance existe au musée historique juif d’Amsterdam (Joods Historisch Museum) : c’est un maḥazōr, ou ouvrage liturgique pour les fêtes, de grandes dimensions, constitué de 326 folios de vélin blanc et souple, qui à lui seul forme un nouveau chapitre de l’histoire de la liturgie juive ainsi que de l’art des juifs pendant le moyen âge.

  • 66 Voir Isaac Maarsen, « Hamaḥazor (ketab yad) shel qehillat ashkenazim be’amsterdam », Bijdragen en M

83On l’a toujours appelé « le Grand Mahazor ». Il ne possède pas de colophon ni aucune autre indication particulière dans le texte indiquant le lieu précis ou l’époque d’origine, mais on l’a fait remonter au XIIIe siècle en suggérant qu’il avait dû voir le jour dans l’une des villes de la Rhénanie, « peut-être à Worms ».

  • 67 Comme le signale Maarsen l’annotateur mentionne plusieurs fois à propos de certains choix liturgiqu

84Pendant le XIVe siècle le Mahazor avait trouvé place dans une communauté en territoire allemand dans la Rhénanie ou à proximité. Car, d’une part un annotateur a fait de nombreux ajouts marginaux au manuscrit en écriture hébraïque ashkenazique de cette époque là où il signale des différences entre le rituel conservé dans ce manuscrit et celui en usage dans son propre pays ; tandis que par ailleurs il signale dans une note, à la suite d’un poème liturgique, que la récitation d’autres passages liturgiques à cet endroit est « une coutume de Cologne ».Cela le situe dans le territoire global de cette cité rhénane, mais hors des limites de celle-ci. Il est ainsi évident qu’à une certaine époque de son histoire le Mahazor fut apporté à Amsterdam venant directement ou indirectement d’une communauté juive située dans la partie ouest de l’Allemagne. En même temps le fait que l’annotateur ashkenazique distingue souvent les usages et les coutumes liturgiques figurant dans le manuscrit de ceux qu’on rencontre dans sa propre région montre que le manuscrit n’a pas pu être composé, à l’origine, dans cette région.

  • 68 Voici les particularités principales des caractères majuscules de Cresbia, comme de ceux du copiste

85Un examen attentif du manuscrit montre que la forme des lettres majuscules est identique à la forme de celles de Cresbia b. Isaac, dans les titres de chapitres et le colophon de son exemplaire du Mishneh Torah. La fig. 45 montre des reproductions partielles de pages du Grand Mahazor et du Mishneh Torah de Cresbia. On observe que pour l’essentiel, les grandes lettres carrées dans les deux textes sont identiques.

  • 69 Il y a certainement quelques vieux MSS hébraïques à la Bibliothèque municipale de Rouen mais aucun
  • 70 Il mérite d’être relevé que non seulement Cologne mais aussi plusieurs autres communautés du territ
  • 71 A savoir, LYTWG’/laitugue, letuca (laitue) ; ’PY’/apie (celeri) et ṣRFWL/ cerfoil (cerfeuil), fols.
  • 72 Rétrospectivement, le sens de la formulation de Maarsen est clair : elle est basée sur la suppositi

86Les livres exécutés par Cresbia et les autres copistes rouennais furent sans aucun doute dispersés lorsque les juifs de Rouen, comme partout ailleurs en Normandie et en France, furent expulsés par l’édit général. Dans le Mahazor, les annotations d’un juif allemand incorporent, comme nous l’avons remarqué ci-dessus, des remarques concernant certains éléments liturgiques trouvés dans les manuscrits qui n’étaient pas en usage dans sa région ni dans son pays:la référence à une coutume de Cologne semblerait le situer après la période de l’expulsion dans la proximité de cette ville. Il n’y a pas cependant de mots allemands dans le texte lui-même ; et il est indiscutable qu’on y trouve au moins trois mots de vieux français en caractères hébreux. La combinaison de ces éléments rendrait inacceptable l’hypothèse que le manuscrit ait une origine rhénane même si l’on n’avait pas idée de l’identité du copiste.

  • 73 Que ce problème ne se soit pas posé à Maarsen apparaît du fait que dans son article en hébreu, dans

87Au contraire, ces éléments situent l’origine à un endroit où le français était parlé par les juifs au XIIIe siècle c’est-à-dire la France elle-même, la Normandie ou l’Angleterre. De plus, comme le Mahazor contient des mots français, mais pourtant offre des différences significatives avec l’ancien rituel français tel qu’il est préservé par exemple dans le Mahazor de Simhah de Vitry et dans d’autres textes, le lieu de sa provenance devrait de ce fait être recherché hors de Champagne.

En dernière analyse on ne peut reprocher à des écrivains antérieurs d’avoir négligé une telle possibilité, puisque jusqu’à ces temps derniers les juifs d’Angleterre et de Normandie n’avaient guère été l’objet d’étude sérieuse hors d’Angleterre. Du fait de recherches récentes toutefois, nous en avons appris suffisamment sur les juifs d’Angleterre pour autoriser la conclusion qu’ils possédaient une culture juive de haute qualité, en rien inférieure à celle qui s’épanouissait en Ile-de-France et en Allemagne occidentale.

89D’autre part, même sans considérer l’histoire et la culture des juifs de Rouen, on peut facilement observer que de nombreux tossafistes célèbres ont vécu au début de leur vie dans des villes et villages de Normandie, telles que Falaise, Evreux, Pont-Audemer, et Touques (pour laquelle voir chap. xii, p. 394).

90Comme nous l’avons montré dans un chapitre précédent, une autorité centrale juive avait été établie en Neustrie, tout comme en Septimanie et en Austrasie, pour gouverner et diriger les affaires des juifs de cette région. Dans tous ces territoires les limites géographiques de cette autorité furent déterminées ultérieurement par les changements de frontières des états successifs.

Les communautés juives de ces différents territoires, ayant une certaine indépendance l’une par rapport à l’autre du fait des frontières politiques et de l’autorité de leurs dirigeants eux aussi indépendants, cultivèrent au cours des temps des coutumes distinctes et des rites particuliers. De nombreux rites et coutumes ont été ainsi attribués aux juifs de Lorraine (coutumes qui, dans la mesure où certaines d’entre elles se rattachent, comme nous l’avons vu plus haut, à leurs équivalents de Mayence, auraient été considérés vraisemblablement comme des coutumes d’Austrasie). De la même façon des coutumes et des pratiques liturgiques des juifs de Bourgogne sont connues comme le sont, certainement, celles de l’Ile-de-France et de la Provence. Des particularités de Normandie sont mentionnées par Simson de Sens, Meïr de Rothembourg et l’étudiant de celui-ci Meir Kohen tandis que, comme nous le montrons plus haut (p. 305 sqq.), Samuel de Falaise se réfère plusieurs fois à des coutumes répandues à Rouen et à Falaise.

  • 78 Voir les descriptions des différents rites ou « usages » de la liturgie chrétienne

92Cependant tandis que des formes de liturgie juive d’Ile-de-France ont été conservées dans des œuvres liturgiques telles que le Mahazor Vitry, le Seder Troyes et le Sefer mahkim, et de Provence dans des œuvres provenant de Carpentras et d’Avignon, la liturgie des juifs de Normandie - ainsi que de Lorraine et de Bourgogne - n’était jusqu’à présent représentée dans aucun manuscrit. Notons que la variété de la liturgie juive, dans les différentes régions formant jadis l’empire carolingien, est similaire à celle de la liturgie chrétienne.Or le rite conservé dans le Grand Mahazor n’est ni ashkenazique per se, ni appartenant à l’Ile-de-France, ni à la Bourgogne. En fait une bonne part de sa terminologie et de ses coutumes est entièrement sans antécédent.

  • 80 Certains parallèles de notre texte avec le rite français sont discutés par Maarsen dans son étude

94Ainsi l’utilisation de mots français et l’absence de tout mot allemand dans le texte du Grand Mahazor, en liaison avec la présence de rites et de prières qui, ou bien sont inconnus ailleurs ou ont leurs parallèles dans certains aspects des rites français et parfois même provençaux et séphardiques, sont des faits qui montrent que son origine doit être recherchée fort loin de l’Allemagne ; alors que les différences entre les rites de ce manuscrit et ceux émanant de France, de Lorraine et de Bourgogne, font penser qu’il ne peut guère provenir de ces régions.

95Compte tenu de la destruction des livres hébreux à Paris, et des autres événements du milieu du XIIIe siècle que nous avons décrits plus haut, il est tout à fait improbable que ce manuscrit puisse provenir de cette ville. Le type d’écriture et des enluminures, d’autre part, est tel qu’il exclut complètement la possibilité d’une origine provençale pour ce texte.

  • 81 On peut relever une particularité complémentaire de ce manuscrit dans les Dix-huit Bénédictions

96Des érudits antérieurs, par un processus logique d’élimination, et même ignorant les caractères majuscules de Cresbia b. Isaac de Rouen, auraient pu être amenés à rechercher l’origine du Mahazor en Normandie ou en Angleterre, s’ils avaient admis qu’une culture juive développée existât non seulement en Ile-de-France proprement dite mais aussi dans ces régions. Toutefois, puisque la culture juive de l’Angleterre médiévale découla finalement de celle des juifs de Normandie, et dans la mesure où le rituel des prières identifié comme celui des juifs anglais du XIIIe siècle montre pour cette époque certains caractères précis qu’on ne trouve ni dans le Mahazor, ni dans aucun autre rite,il semblerait que l’origine première du rite particulier conservé dans le Mahazor ne peut être recherchée qu’en Normandie elle-même. Elle le doit d’autant plus, après l’identification du scribe.

97La taille très considérable du Mahazor (voir note 66) indique qu’il fut conçu apparemment pour le service officiel du chantre à la synagogue, où il pouvait être placé sur une table ou un pupitre convenable.

98Les qualités esthétiques exceptionnelles du Mahazor, l’utilisation abondante d’or dans les rubriques initiales par l’enlumineur, l’habileté avec laquelle le scribe a réalisé le texte et les zoomorphes et autres embellissements (voir fig. 46), constituent des éléments qui ne sont pas en eux-mêmes déterminants quant à son lieu d’origine particulier, mais ces caractéristiques imposent la conclusion qu’il fut exécuté dans une communauté importante possédant une culture et des traditions juives extrêmement développées et où résidaient des personnes riches susceptibles de financer de telles entreprises. Rouen précisément était bien une ville où les habitants juifs formaient, comme nous l’avons montré dans tout ce livre, une communauté de grande importance..

Alors que les faits discutés ci-dessus montrent clairement que le Grand Mahazor ne vient pas d’Allemagne, mais bien plutôt des régions du Nord qui forment ce qui est maintenant la France, ces remarques ne contiennent pourtant aucune démonstration apodictique de son origine rouennaise. Cela exigerait la découverte soit d’un colophon dans le manuscrit attestant cette origine soit celle d’une description dans une source littéraire analysant le rite de Neustrie ou de Normandie que l’on pourrait alors mettre en parallèle comme s’identifiant au rite conservé dans notre manuscrit. Il est bien regrettable que pour ce texte tout comme pour la majorité des œuvres littéraires hébraïques médiévales, qu’elles soient liturgiques où autres, manque un colophon ; alors qu’aucune description réelle du rite de Rouen ou de Normandie n’a apparemment survécu, description qui permettrait une confrontation avec l’hypothèse que nous avons présentée ici.

  • 82 Pour l’utilisation de l’identification de l’écriture comme impulsion initiale vers la solution

100En l’absence d’un matériau d’une telle nature, le chercheur est contraint de se contenter de preuves qui ont nécessairement une nature plus indirecte, et par déduction de certains détails ou allusions qui nous viennent d’une époque encore mal connue par bien de ses aspects, d’arriver à telle solution qui semble la plus proche de la vérité. Nous pouvons, partant de là, mettre l’accent sur les différents faits et détails notés plus haut et qui convergent pour montrer l’extrême probabilité de l’origine du manuscrit dans l’atelier rouennais de Cresbia b. Isaac.

La seule voie d’investigation que l’on n’ait pas encore empruntée dans l’étude de ce texte est celle de l’analyse de l’art du manuscrit, qui pourrait peut-être, au fil du temps, ou bien confirmer ou mettre en question la présente interprétation. Il y a certainement plusieurs éléments stylistiques et décoratifs dans ce manuscrit qui sont en rapport avec certains caractères trouvés dans les manuscrits anglais et normands du XIIIe siècle, alors que d’autres traits du Mahazor apparaissent totalement neufs dans l’histoire de l’art médiéval occidental. D’un intérêt particulier sont les signes du Zodiaque (voir fig. 46) figurant dans les fols. 45a-47a : ce sont des représentations caractéristiques du XIIIe siècle, et pourtant plusieurs de ces signes semblent absolument inhabituels - tels que les Gémeaux représentés par deux silhouettes d’adultes dans une étreinte étroite de frères siamois, le Scorpion représenté non pas par un scorpion mais par un dragon mythologique crachant le feu et la Vierge tenant une grenade à la main comme dans l’art chrétien. Pour le reste, l’art du Mahazor étonne par sa hardiesse, ses couleurs vives, et l’élégance de sa conception. Seule une édition fac-similé de cet ouvrage magistral tout entier pourrait relever ses qualités uniques. Peut-être qu’un jour un tel projet se réalisera.

LES ACTIVITES LITTERAIRE DE SAMUEL DE FALAISE ET DE SON ETUDIANT ANONYME

Tandis que Cresbia b. Isaac poursuivait son travail, l’un des plus importants tossafistes du XIIIe siècle produit par l’école de Rouen était en train de construire une carrière qui surpassa celle de presque tous les autres. Ce fut Samuel b. Solomon de Falaise connu aussi, selon les sources hébraïques, sous les noms de Morel, Sire Morel et Morellus de Falesia, dont nous avons suivi (chapitre x, p. 305 sqq.) les souvenirs d’étudiant à Rouen. Bien que Samuel soit parti étudier sous la direction de Judah Sire Léon à Paris après avoir terminé son travail à la yeshibah normande, il ne rompit pas les liens qu’il avait avec son ex-foyer, mais fit plutôt, de temps en temps, la navette entre Falaise, situé au cœur du Calvados, Rouen, Caen et Paris. Nous avons vu plus haut (p. 317) que Samuel rendit aussi visite à son professeur Jacob b. Meir à Provins (sans aucun doute après le retour de ce dernier dans cette ville) et ses voyages l’amenèrent sans conteste dans d’autres parties de France également.

  • 84 Au sujet de Samuel de Falaise en tant qu’homme d’affaires, voir en particulier L. Musset dans Bulle
  • 85 Voici la description de M. Musset des contenus de ces textes(ibid., L [1946-1948] : 306) : (1) Arc
  • 86 Voir Delisle, Recueil de jugements, p. 90, no 349 ; Musset, op. cit., p. 306. La description de M.
  • 87 Voir Delisle, RHGF XXIV, Preuves, no 92. M. Musset écrit (op. cit., p. 306), en décrivant ce docume
  • 88 Voir Delisle, Recueil de jugements, p. 121, no 514 ; p. 126, no 542 ; voir Musset, op. cit., p. 306

103Samuel apparaît, uniquement sous son nom latin de Morellus de Falesia ou Morellus Judaeus, en tant qu’homme d’affaires aisé dans les registres normands presque au même moment que la conquête française (voir chap. x, p. 289). Les archives du Calvados renferment deux documents des années 1219 et 1220 respectivement, qui révèlent des aspects de ses opérations financières. En 1223 la réunion de l’Echiquier à Caen s’occupa d’un jugement concernant la terre de Roger de Meslay, qui, quelques années avant sa mort, en avait attribué une certaine partie à « Morel le Juif pour la dette qu’il avait envers lui ». En 1231 lui-même ainsi qu’un autre juif aisé, un certain « Aloudus » (Calotus ?) donnèrent, ou furent invités à donner, 3 000 livres pour la fortification d’Avranches.

En 1233 on décida lors de la réunion de l’Echiquier à Rouen (session de Saint-Michel) que « Morel le Juif devait apporter aux assises de Falaise le document d’assise selon lequel, comme il le dit, il avait pris une partie de la terre du Chevalier Fromond de Ponts » (Delisle, Recueil de jugements, p. 121, no 514). En 1234, on insista encore cette fois à la réunion de l’Echiquier à Caen (session de Saint-Michel) sur le fait que « si Morel le Juif prouve par le document d’assise que Fromond de Ponts le Chevalier, lui avait vendu sa terre à Ponts, la terre demeurera propriété du dit juif en lieu et place du seigneur roi, mais que si la vente n’a pas été enregistrée, la dite terre restera propriété du dit Fromond » (Delisle, ibid., p. 126, no 542).

  • 89 Samuel mentionne également Caen dans une version, à tout le moins, de son commentaire du poème

104Cette affaire opposant Morel et Fromond dont l’issue n’est pas connue, se déroula ainsi sur une période supérieure à un an au moins et fut entendue en séances de l’Echiquier à Rouen et à Caen.

  • 90 Voir Delisle, Recueil de jugements, p. 126, no 543 ; Musset, op. cit., p. 307. Pour une autre décis

105A la même séance de l’Echiquier (Delisle, Recueil de jugements, p. 126, no 543), il fut décrété « que Jean de Verdun devait jouir de sa terre, que le fils de Morel le Juif lui avait achetée et que ledit Jean devait payer au même juif la somme de dix-huit livres de Tours ». La raison pour laquelle l’Echiquier décréta que le fils de Morel ne pouvait pas conserver la terre de Jean de Verdun n’est pas connue ; l’Echiquier a pu considérer de telles ventes comme une forme de subterfuge destiné à contourner les obstacles croissants posés contre le prêt d’argent à intérêt.

Samuel de Falaise figure aussi dans deux enquêtes concernant deux autres terrains en sa possession qui se déroulèrent en 1247. L’une d’entre elles concernait le droit de propriété d’une parcelle d’un arpent située à Martigny-sur-l’Ante (près de Falaise), l’autre une propriété de 20 arpents agrémentée d’une pêcherie située à Beaumais, dans le Calvados. Il est encore mentionné dans deux sources latines à propos de ses propriétés se trouvant à Fresney-le-Puceux (Calvados). 107Ces registres brossent le portrait d’un Samuel de Falaise homme d’affaires riche et puissant pendant environ un demi-siècle, à partir du moment, peu après la conquête française, où il avait été capturé en compagnie d’autres juifs éminents de Normandie et de l’Ile-de-France et détenu au Châtelet. Si cet événement se produisit bien en 1205 (voir chap. x, p. 289) Samuel ne devait avoir guère plus de vingt-cinq ans à l’époque, car ses années estudiantines à la yeshibah de Rouen, qui se déroulèrent jusqu’à l’âge de vingt ou vingt et un ans, arrivaient à peine à leur terme, à en juger par les périodes d’activité de ses professeurs, avant le début du XIIIe siècle. Le fait qu’il fut considéré par les autorités françaises comme un juif important aussi précocement semblerait indiquer qu’il avait une grande fortune par héritage, et les traces de ses entreprises financières indiquent que dans son rôle d’homme d’affaires il continuait d’augmenter sa fortune personnelle en dépit d’actions gouvernementales anti-juives de plus en plus hostiles.

Entre la date de l’emprisonnement de juifs de haut rang après la conquête française et la première mention suivante de Samuel dans les sources latines (1223), il y a un trou d’un grand nombre d’années, et c’est durant cette période, qui se termine juste avant la mort de Judah Sire Léon de Paris, que Samuel peut être le mieux situé dans cette ville comme élève accompli du maître parisien (ci-dessus, p. 307). Même durant cette période où il étudia à Paris, il devait revenir fréquemment en Normandie pour s’occuper de ses affaires commerciales, mais le seul document qui nous reste de cette période de sa vie sont ses souvenirs de Sire Léon, contenus dans son commentaire du poème didactique de Joseph Bonfils. Après la mort de Judah, il continua, à l’évidence, à résider à Paris, car Isaac Or Zarou‛a de Vienne, qui était dans la France septentrionale aux alentours de 1217 et qui étudia à Paris sous la direction de Simson de Coucy (ci-dessus, p. 322) correspondit ensuite avec Samuel et le met au nombre des érudits de cette ville (Or Zarou‛a I, p. 67). Cependant ses racines continuèrent à se situer en Normandie, et il est très vraisemblable que les membres de l’école de Paris le considéraient comme un érudit normand particulièrement au courant des coutumes et opinions professées par ses anciens maîtres de Rouen, mais tout autant de celles des juifs de Rouen dans la période postérieure.

Ce fut lorsqu’il entretint des rapports avec l’école de Paris que Meïr b. Baroukh de Rothembourg - qui devint l’éminent érudit rabbinique du pays Rhénan - vint en France pour étudier sous sa direction ; il allait lui faire ensuite allusion en le qualifiant de « Mon professeur Maître Samuel b. Solomon » ou « Mon professeur Maître Samuel de Falaise », et avoir l’occasion de citer longuement ses opinions.

  • 94 Voir Urbach, Ba‛alé hatossafot, p. 410 ; Gross, Gallia, p. 479 ; TYR, p. 101 ; Meir de Rothembourg

110Au moment où Meïr était venu étudier sous l’égide de Samuel, la renommée de ce dernier s’était étendue considérablement ; à côté de sa correspondance avec Isaac de Vienne, on retrouve mention d’une enquête juridique qu’on lui fit parvenir depuis Magdebourg, et après le retour de Meïr en Rhénanie, Samuel et, semble-t-il, Yehiel b. Joseph, envoyèrent une réponse sur une affaire importante à Cologne.

111A l’époque du débat forcé à Paris, Samuel était clairement considéré comme étant l’un des trois ou quatre maîtres rabbiniques éminents de la France septentrionale, car il faisait partie des rabbins distingués qui participèrent à la défense de la foi contre les attaques de Donin. Il n’existe pas de sources, cependant, qui montrent ce que fut le rôle spécifique de Samuel au cours du débat ; le texte hébraïque qui le décrit indique que Yehiel fut le porte-parole des maîtres juifs, ce qui était commode dans une ville où il officiait comme responsable de l’académie. Samuel, ainsi que Judah de Melun et Moïse de Coucy, servirent à l’évidence de conseillers à Yehiel, bien qu’eux aussi aient pu avoir un plus grand rôle d’orateurs dans les débats que celui qui leur est accordé par la description existante.

La confiscation et la destruction des livres juifs qui eut lieu à Paris à la suite du débat fit évidemment trembler l’école de Paris sur ses bases, et Yehiel a peut-être même alors organisé le déménagement de sa yeshibah jusqu’en Palestine. On ne sait comment lui et ses collègues réussirent à maintenir l’école de Paris entre 1242 et 1258, la dernière année où nous savons que Yehiel y résidait avant son départ pour le Proche-Orient. Il existait un risque permanent que les livres restant soient confisqués, et l’on peut supposer que les séances académiques de l’école se tenaient sous bonne garde ou même en secret.

113Pour sa part, Samuel de Falaise fut si affecté par cette calamité que, dans une lettre à Meïr de Rothembourg (qui était alors rentré en Rhénanie), il écrivit :

  • 96 Cette déclaration figure au début d’une consultation de Samuel à Meïr concernant une affaire

Mon esprit s’en est allé, ma force a disparu, la lumière de mes yeux ne m’accompagne plus, et ceci est dû à l’oppresseur. Son emprise a grandi sur nous, il (nous) a retiré l’âme et le ravissement de nos yeux... nous n’avons plus de livres pour enseigner et répandre l’instruction. Puisse le Seigneur intervenir avec zèle en faveur de Son peuple et (puisse-t-il), en sachant nos chagrins, dire « c’est assez ! »

Samuel, cependant, avait la possibilité d’un retour à sa demeure de Falaise, où il conservait probablement une bibliothèque personnelle, et d’une reprise de ses rapports avec l’école de Rouen ; car cette dernière, comme nous l’indiquions ci-dessus, semble ne pas avoir gravement souffert des événements de Paris. Il est très probable que son travail sur le poème didactique de Bonfils fut achevé à Falaise dans les dix ou vingt dernières années de sa vie, car il y décrit les coutumes pascales qui prédominaient dans beaucoup de localités, se remémorant les événements et personnalités qui lui étaient familiers d’une manière qui démontre qu’il les connaissait depuis longtemps.

  • 98 On y trouve - en plus des membres de sa famille et de ses professeurs à Falaise, ses maîtres de Rou
  • 99 Les écrits comprennent, en plus des Talmuds et du Tosefta, les livres suivants : le She’iltot de Ah

115Il mentionne, dans son discours, les idées et les pratiques d’à peu près vingt-cinq érudits français de renom, aussi bien que des coutumes supplémentaires répertoriées dans différentes œuvres provenant à la fois de territoires européens et non européens, évoquant les jours de sa jeunesse comme une période très reculée dans le passé. Ainsi, même en supposant que Samuel effectua des préparatifs pour la rédaction de son traité alors qu’il se trouvait encore à Paris, il n’est pas certain qu’il en ait achevé la mise en forme avant que n’y commence l’attaque contre la culture juive en 1240.

En plus du commentaire du poème de Bonfils, Samuel en écrivit un autre sur le traité talmudique Abodah zarah, qui se présente essentiellement tel qu’il fut écrit - mais avec des ajouts d’éditeurs ultérieurs - comme les tossafot imprimées qui sont jointes à ce traité. Il est ainsi clair que Samuel fut considéré par ses contemporains et ses successeurs comme l’un des plus importants tossafistes de son temps ; car, seuls les écrits des autorités suprêmes pouvaient être jugés d’une importance suffisante par les éditeurs définitifs des tossafot pour se voir garantir une place dans cet ensemble. Dans cette œuvre Samuel fait référence (fol. 74 verso) à une certaine interprétation qu’il proposa dans le commentaire du poème de Bonfils, indiquant ainsi que le commentaire sur Abodah zarah était postérieur. 117Sur le fol. 9 verso du texte imprimé de ces tossafot se trouve une étude concernant la date de la destruction du second Temple et le calcul des années de jubilée et des années sabbatiques qui montre que cette œuvre fut écrite ou rédigée postérieurement à 1252 et antérieurement à 1259, étant donné que les équivalents de ces dates en hébreu y sont mentionnés en rapport avec le problème de désignation des années spéciales en question (voir Graetz, Geschichte VII, p. 130 et Gross, Gallia p. 478). Puisque Samuel de Falaise, comme avant lui Rabbénou Tam, montre beaucoup de clairvoyance pour le calcul numérique à d’autres occasions (commentaire sur le poème de Bonfils, Or zarou‛a II, p. 117, col. 2, lignes 18 et suivantes), et comme le style du passage est semblable à celui de Samuel dans son commentaire du poème de Bonfils, il est difficile d’attribuer la date indiquée sur ce folio des tossafot à une autre plume que la sienne. Ainsi, Samuel était à l’évidence encore vivant dans les années 1250 et ce fut à ce moment qu’il écrivit son commentaire sur le traité talmudique en question.La vente en 1257 par une commission royale d’un moulin en Normandie qui lui appartenait (ci-dessus, p. 362) fut effectuée probablement peu de temps après sa mort, comme partie de la liquidation de ses biens.

  • 100 Ce sont Rashi, Meïr, Rabbénou Tam, Rashbam, Isaac l’Ancien de Dampierre, Elhanan b. Isaac, Haim Koh

118Il est difficile de croire, pourtant, que Samuel écrivit ce commentaire sans l’aide de livres, comme on l’a suggéré il y a un siècle sur la base de la plainte à Meïr de Rothembourg citée plus haut (Guedemann, Erziehungswesen, p. 79). Il fait preuve d’une trop grande familiarité avec chaque aspect technique des problèmes inhérent au traité, citant longuement les opinions de nombre d’érudits. Si aucune preuve d’un manque de livres ne figure dans le traité, cela ne peut que signifier qu’il fut écrit après le retour de Samuel en Normandie, dont les communautés juives, comme nous l’avons montré plus haut, ne semblent pas avoir été sérieusement affectées par les événements de Paris et d’ailleurs dans le Domaine Royal.

Une fois revenu à sa demeure ancestrale à Falaise, il se peut que Samuel ait renoué ses liens antérieurs avec l’école de Rouen. De toute façon, il eut, à une certaine époque de sa vie, un étudiant qui peut être rapproché de cette école. Il s’agit du tossafiste anonyme qui composa le commentaire du Pentateuque connu sous le nom de Moshab zequénim (« Demeure des Anciens », voir fin de la note 101). Nous avons vu (ci-dessus, p. 315) que cet auteur retrouva une décision juridique de Haim Kohen, Menahem Vardimas et Samuel de Falaise, qu’il décrit comme étant « mon professeur ». Dans d’autres passages de son commentaire il parle également d’opinions émises par « mon professeur Maître Aaron (Moshab zequénim, p. 32, 175, 205, 224-225, 462 et passim). Cet Aaron est évidemment la même personne que Aaron b. Haim Kohen, dont nous avons brièvement retracé les activités ci-dessus et qui peut également être situé à Rouen pendant le premier tiers du XIIe siècle. Car, dans les passages cités du Moshab zequénim, Aaron apparaît comme interprète sérieux du Pentateuque, alors qu’un certain « Maître Aaron » a le même rôle dans d’autres commentaires du Pentateuque par les tossafistes. Parmi ces derniers il apparaît également en tant que « Maître Aaron Kohen » (voir par ex. MS Bibl. Nat. héb. 168, fol. 32a et 71a), alors que d’autre part les tossafistes bibliques citent des opinions du père d’Aaron en nom propre.

Comme Haïm Kohen était une autorité non seulement en matière de droit rabbinique mais aussi dans le domaine de l’interprétation biblique (voir par ex. les quinze citations de ses opinions dans le Moshab zequénim) il n’y a pas de raison de douter que le professeur cité par l’auteur anonyme fût le même Aaron b. Haïm dont le père éminent s’installa à Rouen après l’expulsion des juifs du Domaine Royal en 1180. Aaron b. Haïm entendit l’interprétation de Berakhiah b. Natronaï directement de la bouche de ce dernier, et, autour de 1227, écrivit un commentaire important sur la poésie liturgique (ci-dessus, p. 315).

  • 102 L’œuvre, telle qu’elle se présente aujourd’hui, contient non seulement le commentaire original

121Ainsi, étant donné que l’auteur anonyme du Moshab zequenim déclare qu’à la fois Samuel de Falaise et Aaron furent ses professeurs, ce fut apparemment à Rouen que cet auteur, travaillant à une époque où les écrits des juifs Parisiens étaient confisqués par les autorités de l’église, se mit à écrire son texte. L’auteur vécut entre 1200 et 1270, peut-être jusqu’en 1275, car Samuel de Falaise ne s’éteignit que dans les années 1250 et, malgré sa longévité, il est difficile de croire que cet élève ne lui ait pas survécu une dizaine ou une vingtaine d’années.

122Le commentaire de cet élève sur le Pentateuque indique un changement prononcé de direction par rapport à ceux d’une époque plus ancienne. On recherche en vain une exégèse soutenue et systématique de la part de l’auteur, ou un désir de se lancer dans une recherche grammaticale ou philologique. Au contraire, il semble se satisfaire d’opérer, dans les discours des premiers exégètes (pour la plupart des juifs français), une sélection des extraits qui semblent le mieux, tout au moins en surface, résoudre les problèmes inhérents aux passages individuels du Pentateuque, particulièrement ceux de nature juridique.Ces interprétations restent parfois uniques (toujours, cependant, en y attribuant le nom de l’auteur) et, souvent, sont contredites par le compilateur qui, dans de tels cas, juxtapose l’interprétation avec celle d’une autorité différente.

123L’œuvre n’est donc pas un mélange aveugle ou arbitraire d’interprétations du Pentateuque, mais plutôt une sélection de diverses opinions exégétiques consistant en des choix précautionneux du compilateur qui, en fait, prépare le terrain à un aperçu de l’interprétation du Pentateuque telle qu’elle était pratiquée chez les juifs français, normands et allemands des XIIe et XIIIe siècles.

  • 103 L’étude la plus complète des écrits des tossafistes bibliques se trouve dans l’introduction

124Ce travail de compilation n’était pas unique. Après l’apogée de l’exégèse franco-juive, les commentaires individuels continuèrent à apparaître en France, écrits par des maîtres talmudiques tels que Moïse de Coucy, Isaac b. Haim, Joseph l’Officiel et Maître Eliakim. Vers le milieu du siècle, cependant, les commentaires de ce type s’étaient multipliés, comme en témoigne le chiffre de plus d’une centaine d’exégètes cité par les tosaphistes bibliques plus récents, et il y eut un besoin pressant pour des manuels dans lesquels les vues des auteurs individuels puissent être rassemblées et condensées. L’auteur du Moshab zequénim, l’un des premiers compilateurs du XIIIe siècle, travailla à l’évidence à partir d’une bibliothèque fournie, contenant des écrits individuels des premiers exégètes aussi bien que des textes midrashiques et juridiques, car les citations directes de toutes ces sources abondent dans son œuvre. La bibliothèque des manuscrits à Rouen était sans doute enrichie de nombreux apports depuis le temps où Abraham ibn Ezra en avait fait usage un siècle avant. Au temps de Samuel de Falaise, Cresbia. Elie b. Berakhiah, et de l’auteur anonyme, elle servait sans doute de place forte, abritant un nombre toujours croissant de manuscrits des juifs de France dans tous les secteurs représentatifs de la culture hébraïque.C’est pour cette raison que beaucoup de l’œuvre finale de compilation des tossafot du Talmud de Babylone put y être effectuée vers la fin duXIIIe siècle, comme nous le constaterons dans le chapitre suivant.

NOTES:

Ils stipulaient qu’aucune femme chrétienne ne devait soigner d’enfants juifs, qu’aucune sage-femme chrétienne ne devait aider à un accouchement juif ; ils interdisaient aux chrétiens d’être domestiques des juifs, et ils allaient jusqu’à interdire l’enseignement de l’hébreu écrit aux étudiants juifs dans la mesure où ils utilisaient ce savoir pour « écrire les sommes dues à leurs parents et que ceux-ci ont obtenues par usure ». Voir G.D. Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio XXII (Venise, 1778), cols. 850 sqq. ; Grayzel, Church, p. 306 ; H. Finke, Konzilienstudien zur Geschichte des 13 Jahrhunderts (Muenster, 1891), p. 45-46

Le Calot qui se figure ici n’est pas identifiable avec le Calot de Rouen qui fut le premier fonctionnaire du judaïsme français à la fin du XIIIe siècle, voir ci-dessous, chap. xii, p. 382 sqq. Reste cependant la possibilité que ce soient les deux membres d’une famille de Qalonymides rouennais apparentée à celle de Narbonne. Quant au nom Calot

Comme les prêts par des juifs devenaient plus difficiles, le rôle des Lombards dans ces affaires se développa. Voir par ex. Delisle, Cartulaire normand

 

En 1236, Baudoin, Empereur romain titulaire de Constantinople, vint en Italie, puis en France, à la recherche d’aides en faveur du point de vue romain contre les Grecs. Lorsqu’il était en France il leva une armée (voir Walter Cornut dans RHGF XXII, p. 27-32). Lorsque son beau-père, Jean de Brienne, le maître réel de Constantinople, mourut en 1237, il essaya d’envoyer cette armée en Orient pour défendre sa cause ; mais Frédéric II n’autorisa pas le passage de ces troupes sur son territoire. L’incitation à une nouvelle croisade en Terre Sainte recommença en 1239 (voir par ex. la lettre de Grégoire IX dans Potthast, Rogesta pontificum romanorum I, p. 906) trop tard pour que cela explique les événements décrits par le pape dans sa lettre de 1236. Il est difficile de croire que la date de la lettre du pape sur les juifs ne soit pas authentique. Une autre lettre de lui sur le même sujet, adressée au roi de France, porte la même date ; voir Auvray, Les registres de Grégoire IX II (Paris, 1907)

Selon Thomas Cantipratensis (Graetz, ibid., p. 403), les juifs en plaidant avec un prélat dont le nom n’est pas donné et qui leur était favorable, réussirent à retarder la destruction des livres durant une année. On considère généralement que cet ecclésiastique était Gauthier Comut, archevêque de Sens, tandis que Noël Valois (Guillaume d’Auvergne [Paris, 1880], p. 133), croit qu’il s’agissait d’Eudes Clément, archevêque de Rouen. Ce dernier mourut en 1247, le premier en 1244. Thomas indique toutefois que l’ecclésiastique qui traitait les juifs amicalement mourut soudainement en présence du roi et que ce dernier donna alors son consentement à la destruction des livres. La chronologie des événements, y compris l’année de cette destruction, reste incertaine.

Voir la formulation pour la réquisition des livres juifs présentée vers 1250 par le sénéchal d’Agen (Fonds Doat XX, fol. 105 ; publié par Grayzel, ibid., p. 341) : « quo circa cum in libris et scriptis pluribus judeorum maxime talimitorum (= talmuds) et glossis et expositionibus eorumdem plures contineantur errores pariter », etc., et la même formulation dans le texte qui rapporte la nomination d’une commission pour rechercher les livres juifs de cette même ville, Grayzel, ibid.,

Voir Olim, no 6 (p. 364-365). Le texte décrit un conflit légal entre le duc de Bourgogne et Philippe III pendant l’année 1270 ou 1271, chacun d’entre eux prétendant qu’Abraham était son juif. Le représentant du duc disait qu’Abraham épousa une juive de Bourgogne après son arrivée et qu’il cotisait dans la rançon des juifs de Bourgogne lors de leur captivité ordonnée par le duc. Pour sa part, le représentant du roi indiquait qu’Abraham était sous sa juridiction à l’origine, et, de plus, qu’il avait changé encore son domicile de Bourgogne à Perches et à Gallardon, dans le Domaine Royal. Voici la première partie de ce compte rendu : Questio erat, inter dominum Regem et ducem Burgondie, super quodam judeo, qui vocatur Abraam, oriundo de Rothomago, sub domino Regiis, qui, cum sub domino Rege venisset, cujus se dicebat esse et fuisse judeum, Guido de Sine-Muro, miles, et ejusdem ducis ballivus, dictum judeum, pro dicto duce, tanquam suum, peciit sibi reddi, eo quod a tempore quo dominus rex Ludovicus, ultimo defunctus, habuit judeos suos pro derelicto et eos licenciavit, dictus Abraam ivit apud Catellionem moraturus, elapsis jam decem et octo annis et plus, et ibi Bellam, judeam, filiam Joine, jude ducis, tenait tanquam suam uxorem, et ipsa eum tanquam suum maritum, et per gentes ducis, ibidem se justiciabat dictus judeus.

 

Voir la lettre écrite en 1201 par Innocent III à l’archevêque d’Arles relative aux convertis par la force, en opposition à ceux qui l’étaient volontairement (Potthast, Regesta pont. rom., no 1479 ; Grayzel, Church, p. 100-103) ainsi que le règlement du quatrième concile de Latran relatif aux convertis volontaires devenus relaps (Mansi, Sacrorum conciliorum XXII, 1058 ; Grayzel, Church, p. 310-311). La mort sur le bûcher n’est pas commentée dans ces textes.

Voir TYR, p. 143-144, note 410. II est curieux de remarquer que d’après une telle note (fol. 263 a) les juifs d’Ile-de-France omettaient les mots d’Isaïe IX, 5 : « car un enfant nous est né, un fils nous est accordé », qui sont utilisés de façon persistante dans l’interprétation christologique de la Bible hébraïque.

Le chapeau juif à pointe - dans ce cas-ci du type un peu mou plutôt que rigide - apparaît dans l’illustration massorétique (voir fig. 42 c) représentant Eliézer sur un chameau (fol. 24 b). Un chapeau juif de style assez différent paraît dans l’illustration d’un juif en prières sur le Grand Mahazor d’Amsterdam, fol. 171 verso ; voir fig. 42 b. L’élongation verticale de ce chapeau paraît être un développement particulier, au XIIIe siècle, du style de chapeau juif se trouvant par exemple sur la tête de Lamech (voir fig. 42 a), ainsi que de Terah, sur des fenêtres du XIIe siècle à Cantorbery. Un chapeau similaire à celui du MS du Vatican, mais plus rigide, paraît dans le bas-relief du XIVe siècle représentant des juifs en train de frapper saint Etienne, situé au-dessus du portail Saint-Etienne à la façade occidentale de la cathédrale de Rouen (voir fig. 41 d). Cet élément d’habillement était très répandu chez les juifs de France et d’Angleterre, qui le portèrent volontairement pendant au moins deux siècles. En 1317 Philippe V décréta finalement qu’un chapeau en forme d’une corne serait un élément obligatoire de l’habillement des juifs (Brussel, Nouvel examen, p. 599), permettant ainsi de les distinguer des chrétiens par leurs vêtements ; le chapeau dans le bas-relief de la cathédrale de Rouen est de ce dernier type.
Abraham ibn Ezra dans son grand commentaire de l’Exode, écrit à Rouen, parle des hauts chapeaux des hommes se trouvant « dans ces pays » (comm. sur Ex. XXXVIII, 36). Dans le Séfer hateroumah, nos 235 et 254, Baroukh b. Isaac de Worms distingue entre un tel chapeau et le chapeau typique des hommes juifs en Lorraine (Lothair) et en Allemagne (Ashkenaz) « qui n’est pas saillant comme une tente, mais est incliné et descend en bas »

Voir TYR, p. 154. Le mot utilisé par Cresbia ici est mīnīm, « sectaires », terme utilisé communément dans la France septentrionale par les auteurs hébraïques pour désigner les chrétiens. Voir par ex. le même usage fait par Samuel b. Meïr dans son commentaire sur le Pentateuque. En se fondant sur une édition corrompue de ce passage (voir TYR, p. 154, note 440), Gross l’a traduit par la phrase, « Dans ces derniers temps, Paris, la ville du sang, a vu bien des gens se soulever contre les paroles des sages » (Gallia, p. 182). Or, le mot crucial dans le manuscrit est clairement mīnīm = chrétiens, et non pas hamōnīm = des foules

Les lettres daleth et resh en minuscules, de la main de Cresbia, telles qu’il les utilise ici, sont presque pareilles, mais la partie horizontale, typique, de son resh est convexe, et celle du daleth est plate. Aussi ne pas lire le mot comme rodom mais comme dōrām, « leur génération », est paléographiquement difficile ; en outre, si l’on se réfère aux périodes de temps éloignées durant lesquelles ces deux Moïses ont vécu, la forme appropriée aurait été dōrōtehem, « leurs générations ». Quant à la photographie du passage (fig. 43), je l’ai donnée dans un grossissement de 4 fois.

Le Talmud de Babylone parle d’un total de 613 commandements religieux mais il n’en fait jamais l’énumération. Les érudits du moyen âge n’étaient pas d’accord sur les commandements qui devaient faire partie de cette liste et il leur était difficile de combiner et de séparer les commandements pour arriver à ce chiffre.

Voir J. Kupfer, Teshubot ufosqim, p. 325-326 ; et TYR, p. 154, note 443. Si, comme le suggère Kupfer(ibid., p. 325, note 5) Samuel b. Salomon de Château-Thierry est le même que S. b. Salomon de Falaise, les quatre érudits mentionnés par Cresbia seraient les mêmes que ceux qui plus tard prirent part au débat de Paris de 1240. Par ailleurs, Judah Sire Léon qui selon la source connue par Louria mourut en 1224 n’est pas mentionné par Cresbia dans la remarque ci-dessus. Les événements qu’il décrit ont donc eu lieu après 1224, ce qui montrerait que la source connue par Louria se trompait en disant que Cresbia remplissait ses fonctions cette année-là. Cresbia n’est peut-être pas retourné à Rouen avant 1230-1235 ou même quelques années plus tard ; il se trouvait là lorsque se tinrent à Paris les débats de 1240 suivis de leur cortège de malheurs. - Le problème de datation est devenu encore plus difficile en raison du fait suivant. Dans le MS Parme-de Rossi 214, no 2 - une copie ancienne des consultations connues par le nom Teshubot maimuniot, sur des questions légales posées par les formulations de Maïmonide dans son Mishneh torah - se trouve au folio 82 verso une consultation signée par Isaac b. Samuel l’Ancien, qui, de toute évidence (voir Gross, Gallia, p. 161) est mort avant 1195. La lettre est adressée non pas à un certain « Rab Qushta » comme dans les versions imprimées de ces consultations, mais à R. Cresbia, leçon certainement préférable en raison du fait que « Qushta » n’existe pas en hébreu comme nom de personne. Or, s’il s’agit du même Cresbia b. Isaac, ce qui paraît vraisemblable, il faut soit avancer la date du décès d’Isaac b. Samuel soit supposer que celui-ci adressa sa lettre à Cresbia dans la jeunesse de celui-ci et que Cresbia était bien âgé au milieu du XIIIe siècle.

La question de développement du style individuel pendant les années actives d’un copiste ou d’un écrivain n’a pas été suffisamment traitée jusqu’à maintenant par les paléographes hébraïques. On trouve de tels développements dans des fragments nombreux de la Guenizah du Caire, par ex. dans les diverses lettres de Salomon b. Judah de Jérusalem (XIe siècle) et d’autres personnages de la même époque. C’est clairement le même phénomène dans le cas de certaines variations subtiles de la graphie liée à l’atelier de Cresbia. De plus, le problème de comparaison des styles est rendu plus difficile par l’utilisation de différentes plumes, ou d’une plume défectueuse, à l’intérieur d’un même manuscrit. Voir les observations de J. Stiennon, Paléographie du moyen âge (Paris, 1973)

La note concernait, ce qui ne surprend pas, la façon correcte de former les sept lettres de l’alphabet hébreu qui devaient réaliser une décoration en recopiant les rouleaux de la Torah.

Cresbia croyait évidemment que ces deux mots étaient des verbes à la troisième pers. fém. sing, du parfait. Ce passage était publié par F. Delitzsch dans Der Orient V (1844) : col. 298 ; voir TYR, p. 151.

Voir Isaac Maarsen, « Hamaḥazor (ketab yad) shel qehillat ashkenazim be’amsterdam », Bijdragen en Mededelingen, Genootschap voor de Joodse Watenschap in Nederland III (1925) : 28-47 ; idem, « Het Amsterdamsche Machzor-Handschrift en zijn Geschiedenis », De Vrijdagavond : Joodsch Weekblad II (24 avril 1925), p. 49-52. Voir aussi M.M. Poppers, « Losse kanttekeningen bij een Machzor », Nieuw Israelietisch Weekblad, 3 mars 1961, no 24. Les dimensions du MS sont 46,5 x 33 cm. Il appartient à la Communauté Ashkenazique d’Amsterdam, Inventaire no 126.
Dans une description plus récente, le doute s’est trouvé jeté sur cette relation possible du Mahazor avec Worms, mais il fut à nouveau suggéré qu’il était ashkenazique de caractère et que le texte était d’origine allemande ; voir Ernst Roth, Monumenta Judaica. Catalogue : Eine Ausstellung in Kölnischen Stadtmuseum (15 octobre 1963-15 février 1964), no D-17 : « Deutschland, 13/14 Jahrhundert ;... Deutsche grosse Quadratschrift

Voici les particularités principales des caractères majuscules de Cresbia, comme de ceux du copiste du Grand Mahazor : Dans le aleph les petites barres horizontales se séparent des traits verticaux vers la droite, tandis que la ligne brisée de la barre principale est allongée. Le beth ne diffère du mem final que par l’absence d’une barre verticale à gauche. Le heth est formé en combinant le daleth avec un trait vertical, à gauche, s’élevant au-dessus du trait horizontal. Deux yodhs suivis d’un trait semi-circulaire partant du bas s’incurvant vers la droite en montant, forment le signe du tétragramme. Le lamedh présente un caractère particulier d’ornementation à double-dent au sommet du trait vertical supérieur qui est allongé. Le mem final ne diffère du beth que par l’addition d’une barre verticale gauche. Le nun final est fait d’un trait vertical courbe qui ne descend que jusqu’à l’ayin et au pé. Dans le samekh le trait vertical de droite se courbe vers l’intérieur dans le bas, mais le gauche ne le fait pas. Le ṣadé est fait en ajoutant un petit trait avec une ligne qui rejoint une base ressemblant fort au nun. Le trait vertical droit du shin se courbe vivement vers la gauche, le petit trait central allant vers le bas à quarante-cinq degrés pour se joindre aux traits verticaux de droite et de gauche. Le trait vertical gauche du taw réussit à peine à rejoindre le trait horizontal du haut. Les traits horizontaux du bas des gimel, mem, nun, pé et ṣadé ont tous une courbure concave descendant doucement sur la gauche. L’instrument servant à écrire dans le cas de ces deux manuscrits consistait en une plume (d’oie) ayant une pointe plutôt convexe que pointue entraînant une bifurcation initiale des traits.
J’ai établi l’identification du scribe du MS durant une visite au Joods Historisch Museum en 1975. Voir mon analyse détaillée en anglais dans Studia Rosenthaliana X (1976) : 195-211

Il y a certainement quelques vieux MSS hébraïques à la Bibliothèque municipale de Rouen mais aucun n’a de colophon indiquant que son origine fut dans cette ville ; on ne peut démontrer qu’aucun d’eux y fut réellement écrit ou même trouvé là à une date remontant au XIIIe siècle. Voir H. Omont, Rouen (Catalogue Général des Manuscrits des Bibliothèques de France, vol. I : Paris, 1886), p. 441-443…

Il mérite d’être relevé que non seulement Cologne mais aussi plusieurs autres communautés du territoire rhénan, telles que Coblence, Bonn, Neuss, Xanten Münster et Dortmund, ainsi que d’autres villes des bords du Rhin en allant plus au sud, telles que Mayence, Worms et Spire, étaient toutes des endroits où les juifs furent persécutés durant la période de la peste noire, ce qui en tout cas fournirait une explication raisonnable au fait que le Mahazor ait été emmené dans les Pays-Bas à cette époque (si tant est qu’il ait été emmené à une période aussi ancienne)

Rétrospectivement, le sens de la formulation de Maarsen est clair : elle est basée sur la supposition que le manuscrit venait soit de France soit d’Allemagne. Maarsen relevait diverses similitudes, tout comme certaines différences, entre le rite ashkenazique d’une part et le rite conservé dans le Mahazor d’autre part. Il relevait les similitudes entre l’ancien rite français et celui du manuscrit. Insistant sur les similitudes - et négligeant les différences significatives - il en déduisait que dans la mesure où le Mahazor offrait divers caractères ashkenaziques et d’autres français, il ne pouvait venir que de Rhénanie qui se trouve en quelque sorte entre les deux pays.
Maarsen attire l’attention sur à peu près quarante éléments liturgiques du Mahazor qui ont des parallèles dans le rite ashkenazique. Plusieurs éléments complémentaires se trouvent décrits comme identiques à leurs contreparties du rite que l’on appelle « ancien ashkenazique ». Il montre que plusieurs des piyyutim sont de Meir b. Isaac b. Samuel de Worms (ibid., p. 38), et de Simeon b. Isaac b. Abun de Mayence(ibid., p. 47) - tous vivant au XVe siècle ou même avant. D’autre part il note des différences, par exemple dans la présence d’un groupe de poèmes Qaliriques pour la Qedoushah de Yom Kippour, omis dans le rite ashkenazique. Des parallèles entre les éléments liturgiques du Mahazor et leurs contreparties soit du Mahazor de Simhah de Vitry ou du Siddour de Rashi, soit des fragments de l’ancien rite français décrit par Bassfreund (voir MGWJ XXXI, p. 263 sqq., 295 sqq., 343 sqq., 391 sqq. et 492 sqq.) sont mentionnés par Maarsen. De plus, il indique les trois termes français déjà mentionnés apparaissant dans le MS (voir son article héb., p. 36, 37)

Que ce problème ne se soit pas posé à Maarsen apparaît du fait que dans son article en hébreu, dans lequel il fait preuve d’une connaissance aussi poussée de la liturgie que des diverses recherches savantes de L. Zunz et de plusieurs autres sur les rites français et ashkenaziques, il ne cite pourtant pas l’article important de David Kaufmann sur le service de la prière chez les juifs de l’Angleterre médiévale (JQR IV [1892] : 20-63). L’étude de Kaufmann est basée sur le MS Héb. 17 de la Bibliothèque municipale de Leipzig, ch. III, section 13.

Les coutumes rituelles de « Ṣarefath » et de Provence sont décrites assez longuement dans tout le Mahazor Vitry, le Sefer ‛arougath habosem d’Abraham b. Azriel, et dans de nombreux autres livres médiévaux sur le rite juif. Voir la description d’un certain nombre de sources, tant livres de prières qu’ouvrages sur le rituel, dans A.Z. Idelsohn, Jewish Liturgy and its Development (New York, 1932), p. 60-61

Voir les sources dans Gross, Gallia, p. 391-392. Il faut noter l’absence de tout article sur les juifs de Normandie ou sur leurs coutumes, dans la nouvelle Encyclopaedia Judaica (en anglais), dont la façon de traiter l’histoire des juifs de France ne peut guère, en général, être considérée comme satisfaisante.

Ainsi la phrase de l’haggadah de Pâques que l’on y trouve (fol. 30) « car tous les autres soirs nous buvons soit assis soit couché » - omettant entièrement l’expression « nous mangeons » - est unique en son genre. L’expression « en mémoire du Temple, comme Hillel » et l’explication qui la suit, qu’on trouve de façon caractéristique dans les liturgies traditionnelles de la Pâque, pour la coutume de faire un sandwich de pain azyme et d’herbes amères, n’est pas introduite dans le rituel conservé dans le Mahazor ; tandis que seule la lamentation de Jer. X, 25 (« répands Ta colère ») est placée immédiatement après les Grâces, à la fin des repas, sans les autres qu’on y ajoute (Psaumes LXXIX, 7 ; LXIX, 25 ; Lam. III, 66). L’expression « Par Tes prophètes » manque constamment après le premier mot de la phrase de la Qedoushah commençant par « Comme il est écrit, chacun appellera le suivant en disant ». Dans la prière « Apprends-leur ce qu’ils doivent dire », les mots « ceux dont Tu as pitié, on en a (vraiment) pitié » sont remplacés par « ceux que Tu enseignes sont (vraiment) enseignés ». Dans la prière hayōm te’amṣénū (« ce jour Tu nous donneras la force »), un verset complémentaire est ajouté, disant : « aujourd’hui Tu prendras en considération le sang répandu par Tes serviteurs » (c’est-à-dire le sang des martyrs d’Israël). Un verset se trouve (fols. 139 a, 161 a) conservé dans le texte de la supplication meleḵ ‛elyōn dans sa forme originale, formé d’une strophe commençant par les mots meleḵ ‛elyōn. Une cinquième strophe de la stipulation ya‛aleh est ajoutée, dont le sujet est yeshū‛āténū, c’est-à-dire « que notre (cri pour le) salut s’élève », etc. Le groupe de versets commençant par « regarde de Tes hauteurs et prends pitié de Ton univers, sois clément pour Ton peuple » (fol. 279 b) est de Judah Halévi mais les mots sont différents de ceux conservés dans les autres textes de cette sélection liturgique. Une formulation unique est conservée aussi pour le passage Qalirique commençant par les mots « et les quatre créatures s’appuyant sur le trône (céleste) » (fol. 290 b ; voir Studia Rosenthaliana X (1976)Le groupe particulier de vingt-neuf mots d’ordre décrivant les différentes cérémonies du Seder de la Pâque (fol. 29 b) n’est pas connu par ailleurs, ce qui est vrai aussi de la sélection liturgique apparaissant dans le fol. 194 a (cela commence par les mots hébreux selaḥ legōy sar hamekappér be‛ad ṣō’n mar‛īt).

Certains parallèles de notre texte avec le rite français sont discutés par Maarsen dans son étude hébraïque, p. 36, 40, 41 ; tandis que des parallèles avec les rites espagnols et provençaux le sont p. 36, 37, 38, 42.

On peut relever une particularité complémentaire de ce manuscrit dans les Dix-huit Bénédictions du service supplémentaire pour les Jours Très Saints (fols. 137, 156, 242). Dans la bénédiction commençant par « Celui qui est comme Toi, Père très clément », le texte offre l’expression « Tu es certain de ranimer redūmīm - c’est-à-dire ceux qui dorment - plutôt que « ...métīm », « les morts ». Seul le rituel anglais médiéval (voir Kaufmann dans JQR IV [1892] : 483, en note) avait cette même lecture à cet endroit, c’est-à-dire nirdāmlm (la même racine mais avec une formation grammaticale différente). L’utilisation de ce mot comme métaphore désignant les morts fut manifestement inspirée par un usage identique des poètes liturgiques de Palestine, tels que Yannai et Yossi b. Yossi (voir les sources dans Ben Yehoudah, Thesaurus, s.v.) ; le même mot apparaît dans un passage du livre de prières d’Amram Gaon (voir Séder R. ‛Amram Gaon hashalem II [éd. Coronel], p. 24) et dans le Mahazor de Simhah de Vitry (voir Mahazor Vitry, éd. Hurwitz, p. 153). Qu’il apparaisse si curieusement dans les Bénédictions du Mahazor d’Amsterdam peut fort bien s’expliquer s’il s’applique, comme homonyme, aux « Habitants de Rouen », que l’on aurait aussi appelés redūmīm, c’est-à-dire les gens de Rodom. Si l’on ne se trompe pas, en pensant que la liturgie juive anglaise dérivait originellement de celle de Rouen - ce qui se comprend tout naturellement du fait que les premiers juifs implantés en Angleterre venaient de cette ville- l’apparition du même mot dans la même prière, dérivée de la même racine, à savoir nirdāmīm s’expliquerait facilement par cette identification. Il est intéressant de noter qu’Abraham ibn Ezra dans son commentaire des Petits Prophètes achevé à Rouen en 1157 critique l’utilisation de ce mot redūmīm, bien qu’employé dans une autre expression (commentaire de Hab. II, 19), et dont il avait noté l’utilisation, après bien sûr son arrivée dans cette ville.

Au sujet de Samuel de Falaise en tant qu’homme d’affaires, voir en particulier L. Musset dans Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie L (1946-1948) : 305-309 ; et LVII (1963-1964) : 559-561. L’appellation Morellus de Falesia apparaît non seulement dans le registre d’emprisonnement des juifs importants de Normandie et d’Ile-de-France et les sources discutées ci-dessous, mais également dans MS B.N. latin 10932, fol. 17, qui renferme une listé de quatre juifs importants de Normandie et quatre d’Ile-de-France (voir J. Strayer, Administration of Normandy under St. Louis, p. 50

Voir Delisle, Recueil de jugements, p. 90, no 349 ; Musset, op. cit., p. 306. La description de M. Musset de ce texte : « l’Echiquier, siégeant à Caen, sauvegarde les droits d’un mineur, dont le père, Roger de Meslay, avait assigné une partie de sa terre à Morel le Juif à cause de sa dette : les intérêts de ce prêt usuraire furent suspendus pour toute la minorité de l’héritier

Samuel mentionne également Caen dans une version, à tout le moins, de son commentaire du poème de Bonfils (voir chap. x, p. 308), d’une façon qui montre qu’il entretenait des rapports étroits avec les coutumes et manifestations juives de la ville. Caen n’est qu’à 34 km de Falaise, et Samuel s’y rendait probablement assez souvent pour ses affaires aussi bien que pourqui touchait à la communauté juive

Voir Delisle, Recueil de jugements, p. 126, no 543 ; Musset, op. cit., p. 307. Pour une autre décision de l’Echiquier du même type, concernant la vente de terre à un juif par un chrétien, voir ci-dessus, p. 328, où on ordonne à Calot de restituer la terre de Catherine de Cadros.

Voir L. Musset, dans Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie LVII (1963-1964) : 559-561 (Archives du Calvados, H. 1663). La description de M. Musset de ces deux sources :
« Il s’agit de deux chartes du fonds de Barbery, aux Archives du Calvados. La première, datée de janvier 1228 (n. st.) émane d’un chevalier nommé Guillaume Bateste et concerne la terre de Fresney-le-Puceux... Elle nous montre « Morellus Judeus, de Falesia » achetant, pour le prix élevé de 100 livres tournois, une rente de 8 setiers de froment et un muids d’orge, assise sur le moulin de Puceux, appartenant audit Guillaume. L’acte se présente comme une sorte d’inféodation : Morel tiendra la rente ‛pro suo servicio’, et à titre héréditaire ; il s’engage de plus à verser annuellement à la foire du Pré un cens d’une demi-livre de poivre, redevance récognitive alors d’un usage extrêmement courant. Le contrat est assorti de toutes les garanties juridiques ordinaires. La seconde charte, datée de février 1257 (n. st.), est un acte de saint Louis qui a, par grand hasard, échappé aux investigations de Léopold Delisle pour son Cartulaire Normand. Il nous apprend que les commissaires chargés de liquider les biens des juifs, l’abbé de Bonneval Hervé, l’archidiacre de Poissy Pierre et Me Guillaume de Vaugrigneuse, chanoine de Paris, ont cédé à l’abbaye cistercienne de Barbery pour 180 livres tournois les deux-tiers du moulin Chevrel, sis sur la rivière de Laize, à Fresney-le-Puceux ‛quod fuit Morelli de Falesia judei’. » Sur d’autres « modiations » de poivre, voir ci-dessus, p. 291.

Cette déclaration figure au début d’une consultation de Samuel à Meïr concernant une affaire de droit juif qui impliquait Meïr dans une querelle avec d’autres autorités rhénanes. Meïr lui-même écrivit un chant funèbre sur l’autodafé des livres juifs, dont on croit généralement qu’il a été composé à l’époque où il étudiait encore à Paris, car il y décrit l’événement en tant que témoin oculaire ; voir A. Habermann, Séfer gezérot ashkenaz weṣarefat (Jérusalem, 1945), p. 183-185. Cependant, son retour en Rhénanie fut probablement accéléré par la situation à Paris, et l’on doit tenir compte de la possibilité que le chant funèbre ait été composé uniquement après son retour peu de temps soit avant soit après la réception de la lettre de Samuel. A mon sens, il est peu probable que la déclaration de Samuel ait été écrite une bonne dizaine d’années après les événements de 1240-1242, ainsi qu’on Ta parfois suggéré.

Falaise, Rouen, Caen et Paris apparaissent soit dans l’édition imprimée soit dans les versions manuscrites. De plus, il convient de noter les passages suivants : (1) fol. 116 col. 1, mention d’une coutume des « sages d’Israël qui vivent à M’YN » soit la ville de Maine, dans le département de la Mayenne (Gross, Gallia, p. 314), ou alors Mayence, étant donné que le MS du Vatican à cet endroit comporte la graphie MG’Ṣ (= Magenṣa/Mayence) ; (2) fols. 116 col. 1 et 117, col. 1, mention par Samuel du fait qu’il avait trouvé une certaine opinion exprimée dans un manuscrit des Halakhoth guedoloth d’Al-Fasi qu’il découvrit dans ŠKBR, qu’il avait observé en cet endroit une coutume perpétuée sous l’autorité « du Saint Maître Jacob d’Orléans » et que dans un certain nombre d’endroits en ŠKBR ils avaient coutume « de saler l’eau utilisée pour la fabrication du pain azyme » ; (3) fol. 117 col. 1, « de plus, sur notre territoire ils avaient l’habitude de mettre du sel dans le (non encore cuit) pain azyme de façon à le faire gonfler, mais dans toute la France (Ṣarefath) ceci était sévèrement interdit, et ils faisaient de la sorte dans notre métropole (bimedīnāténū) » ; (4) fol. 117, col. 1, « de même, j’ai entendu qu’en Allemagne (Ashkenaz) on est très sévère sur ce chapitre ». Samuel semble connaître les coutumes espagnoles simplement d’après les écrits de Rashbam, voir ibid., p. 118, col. 1. Etant donné que ŠKBR est différent de la France, la Normandie, l’Espagne ou l’Allemagne et que, apparemment, Samuel s’y était rendu, et puisque Jacob d’Orléans, s’installa, à l’évidence en Angleterre et fut l’un des juifs tués à Londres en 1189 (GROSS, Gallia, p. 36), le terme énigmatique dont il s’agit devrait signifier l’Angleterre, mais je ne connais aucune façon d’expliquer ce terme, que l’on trouve continuellement dans tous les MSS aussi bien que dans le texte imprimé du Or zarou‛a. Je ne suis d’autre part au fait d’aucune tentative précédente pour expliquer ce toponyme déroutant.

On y trouve - en plus des membres de sa famille et de ses professeurs à Falaise, ses maîtres de Rouen (ci-dessus, p. 306) et Judah Sire Léon de Paris - les personnages suivants : Rashi de Troyes, Jacob Tam, Rashbam, Haim Kohen (p. 114, col. 1 et passim), « Maître Simeon sous le nom de Maître Méïr » (p. 114, col. 2), Isaac b. Abraham (p. 115, col. 1 et passim), Joseph b. Isaac de Chinon (p. 115, cols. 1 et 2), Joseph Porath (p. 116, col. 1), Maître Yedidah (à qui Jacob envoya une consultation, ibid.), le fils d’Isaac b. Abraham (ibid), Maître Elie (de Paris, ibid.), Judah b. Yom-Tob, Simson b. Jonas (p. 116, col. 2 ; voir note ci-dessous), Jacob b. Simson (ibid.), Maître David (de Falaise, ibid.) ; Maître Joseph (p. 117, col. 1) et Yom-Tob de Joigny (p. 119, col. 2). Samuel mentionne des écrits de quelques-uns de ces maîtres, et des traditions d’autres qu’il apprit oralement. Le « Maître Meshoullam » dont Samuel nous transmet une des interprétations (p. 119, col. 1) peut être soit Meshoullam b. Nathan ou l’un des autres érudits de ce nom qui vécurent à Lunel, Narbonns, Béziers et Lucques

Les écrits comprennent, en plus des Talmuds et du Tosefta, les livres suivants : le She’iltot de Ahai Gaon (Iraq et Palestine, VIIIe siècle (p. 116, col. 1) ; le Seder de Simson b. Jonas (inconnu par ailleurs) ; le Mishneh Torah de Maimonide (l’Egypte, 2e moitié du XIIe siècle ; ibid.) ; l’‛Aroukh de Nathan b. Yehiel (Italie, 2e moitié du XIe siècle ; p. 116, col. 2) ; les Halakhot guedolot de Simeon Qayyara (Iraq, VIIe siècle ; p. 116, col. 2) ; le Megillath ṣetarim de Nissim Gaon ibn Shahin (Afrique du Nord ; 1re moitié du XIe siècle ; p. 116, col. 2) ; une œuvre qui ne porte pas de nom de Hai Gaon (Iraq, Xe-XIe siècles, p. 118, col. 1 ; et le Megillat Sanherib (p. 119, col. 1) inconnu par ailleurs. Une « consultation des sages de Lothair (= Lorraine) » est mentionnée par ses soins (p. 117, col. 1). Les écrits cités d’érudits français comprennent « une épitre de Maître Baroukh » (b. Isaac) son professeur à Falaise (voir ci-dessus, p. 306 sq. ; voir Or zarou’a II, fol. 115, col. 1) ; des consultations de traités talmudiques (ibid) ; le Séder de Rashi (p. 119, col. 2) ; un écrit d’un Rashi et Rabbénou Tam (ibid.) ; les tossafot de Rashbam à Hullin et d’autres certain « maître Siméon » (p. 114, col. 2) ; une consultation de Joseph b. Isaac de Chinon (p. 115, cols. 1 et 2) ; une interprétation de Joseph Porath (p. 116, col. 1) ; une interprétation de Judah b. Yom-Tob (p. 116, col. 2) ; et une glose de Jacob b. Simson (p. 116,

Ce sont Rashi, Meïr, Rabbénou Tam, Rashbam, Isaac l’Ancien de Dampierre, Elhanan b. Isaac, Haim Kohen, Baroukh b. Isaac, Judah Sire Léon Shema‛yah, Menahem (Vardimas), Isaac Or Zarou‛a de Vienne, Moïse de Coucy, et des autorités moindres telles qu’Eliezer de Bohème (fol. 7 b), Isaac b. Meir (fol. 20a) et Isaac de HR FWT (Hereford ?, fol. 21 a). Samuel est également capable de citer la mention que fait Isaac de Dampierre d’un passage du Yosippon (fol. 11 b, en bas), un écrit de Nissim Gaon (fol. 12 a, en bas) le ‛Aroukh de Nathan b. Yehiel (fols. 12 b-14 b), les Sheiltot d’Ahai Gaon (fol. 13 a) et le commentaire de Hananel (fol. 18 a) et de la poésie liturgique en plus des divers traités des Talmuds de Babylone et de Jérusalem, le Tosefta et la littérature midrashique.
Comme URBACH l’a montré (Baalé hatossafot, p. 507), l’anonyme et définitif éditeur de ces tossafot fut un neveu de Moïse de Coucy (fol. 76 a) et élève de Pereç de Corbeil (fol. 67 b). En règle générale, on peut opérer une distinction entre les ajouts de l’éditeur et les discours propres de Samuel.

Les autres érudits mentionnés par l’auteur sont : (1) Maître Isaïe, p. 9 et passim ; (2) un maître souvent cité dont le nom figure uniquement en abrégé, viz. « RY » ou « mon professeur RY », peut-être mis pour Rabbi Yehudah ; « Maître Judah », p. 3 et passim (aussi donc pas la même personne que le célèbre étudiant du XIIe siècle de Rabbenou Tarn, RI (R. Samuel b. Issac l’Ancien), mentionné en tant que tel dans le commentaire (p. 476) comme l’est également RI « le jeune » de Dampierre (p. 110, 164) ; (3) « mon professeur (et) ancien (= grand-père) R. Guershom » (p. 431, 461) ; (4) l’auteur mentionne également qu’il avait entendu certaines interprétations « de la bouche » d’un certain RYH, le Pieux (passim) à l’évidence Judah le Hasid de Worms ; (5) « mon professeur, mon oncle » (p. 120, 236). L’auteur était un juif français qui, peut-être, a étudié pour un temps en Allemagne, voir ses remarques sur les coutumes de « Ashkenazim », ibid., p. 356, 389 et 393. Puisque c’est Judah de Worms qui est connu dans les sources médiévales sous le nom de « le Pieux » (Hāsīd) par excellence, il est difficile de croire que le RYH de notre texte puisse être quelqu’un d’autre que lui. D’autre part, le RY cité par l’auteur en de nombreuses autres occasions et décrit par lui comme étant l’un de ses professeurs peut éventuellement être Judah Sire Léon de Paris. Pourtant, il ne prononce nulle part clairement le nom de son maître, et l’identité de celui-ci reste du domaine de la spéculation. Pour Judah Sire Léon de Paris en tant qu’interprète occasionnel de la Bible, voir par ex. Gross, Gallia, p. 524. Seules quelques opinions de Judah sont citées par les tossafistes bibliques (dans BN 168, il apparaît, par exemple, une seule fois, fol. 34 b et Jans Bodl. 270, pas du tout), alors que dans le texte présent le RY qui était un professeur de l’auteur est cité approximativement trois cents fois, rendant ainsi son identification douteuse. Une conversation entre ses professeurs Aaron et le RY est rapportée une fois par l’auteur (p. 205). - Toutes les citations du Moshab zequénim sont prises de l’édition du texte par S.D. Sassoon, Séfer moshab zequénim’al hatorah (Londres, 1959).

L’œuvre, telle qu’elle se présente aujourd’hui, contient non seulement le commentaire original du tossafiste anonyme dont les professeurs comprenaient Samuel de Falaise et Maître Aaron, mais également un grand nombre de textes supplémentaires qui furent écrits à l’évidence comme gloses en marge au cours des siècles qui suivirent. Ces documents joints se trouvaient apparemment dans les marges d’un exemplaire relativement ancien de l’œuvre, et ils ne furent probablement pas incorporés dans le corps du texte avant le XVe siècle. Le manuscrit existant, à en juger par l’écriture italienne semi-cursive dans la page fac-similé placée avant l’introduction de l’éditeur moderne, date soit de la fin du XVe soit du XVIe siècle, et peut être l’œuvre du dernier éditeur et glossateur Samuel b. David ibn Shaham, qui s’identifie en tant que tel dans plusieurs des gloses. Ibn Shaham a, cependant, permis de figurer dans le texte une autre observation à la première personne par un certain Jacob b. Isaac (p. 462) : « (l’explication ci-dessus) est difficile (à accepter) pour moi, 1’ (humble) esclave Jacob b. Isaac ». La réflexion de Jacob réfère à une explication du sus-nommé RY, dont l’identité est incertaine. Particulièrement, étant donné que l’explication de ce dernier aurait pu engendrer une réaction d’incompréhension de la part d’un lecteur un ou deux siècles après qu’elle ait été mentionnée, il n’existe aucune raison pressante d’identifier ce Jacob b. Isaac comme auteur de l’œuvre originale.
Le nom du grand-père de l’auteur, cependant, était Guershom, comme il le dit, ibid., p. 461. Le seul Guershom qui pouvait correspondre à ce cadre temporel était Guershom b. Salomon de Béziers (Gross, Gallia, p. 99) auteur d’une œuvre connue sous le nom de Séfer hashalman. Cependant, comme l’auteur du Moshab zequénim ne donne aucune indication d’avoir été originaire du Midi, il est difficile de croire que ce Guershom était son grand-père.

L’étude la plus complète des écrits des tossafistes bibliques se trouve dans l’introduction de S. Poznanski à son édition du commentaire d’Eliézer de Beaugency sur Ezehiel et les douze Petits Prophètes (= Poznanski, Mabo). Voir encore Hist, littéraire de France XXVII, p. 433-443. Comme on le voit dans ces écrits, les premiers compilateurs vécurent durant la deuxième moitié du XIIIe siècle, pour la plupart à la fin du siècle, alors que des compilations de cette nature furent écrites également pendant des périodes d’installation des juifs en France au cours du XIVe siècle. Etant donné que l’auteur du Moshab zequénim était un étudiant et d’Aaron et de Samuel de Falaise, il doit être considéré comme l’un des premiers en date de ces compilateurs.

 

 

 

 

 

 

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25 juin 2019

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18 juin 2019

Journée judéo espagnole

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 J-1 pour la Journée judéo-espagnole
Nous vous attendons nombreux !

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Antisémitisme aujourd'hui

 

 Le cancer de l'antisémitisme c'est la "Jalousie" ce qui par ricochet amène la Haine . Hélas pas de vaccin pour cette maladie qui gangrène notre monde depuis la nuit des temps. Il faut rééduquer nos enfants dans l'amour de leur prochain c'est la seule alternative au mal profond de l'antisémitisme d'aujourd'hui.

L'instruction,l'enseignement contre le déni,la jalousie et la haine.

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Tombeau des Rois en Israël

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 La France continue de spolier les biens du Peuple Juif ! Le Tombeau des Rois est un vestige historique juif situé au cœur de Jérusalem et qui renfermait entre autre la Tombe de Heleni Hamalka (la reine Helene) dont les ossements ont été volés par la France et sont enfermés au Louvre. De plus, la France interdit l’entrée du Tombeau aux juifs. C’est une atteinte à notre souveraineté et un sacrilège de nos Lieux Saints.
Un procès a été intenté à la France, Me Goldnadel représente l’association Amoreshet qui se bat pour cette cause.
La Ministre Miri Reguev est l’invitée de cette même association qui organise un dîner gala mardi 18 juin à Paris, aux salons Hoche pour soutenir cette cause.
Israel is Forever appelle la communauté à se mobiliser pour que soit restitué notre patrimoine historique !
Inscriptions au gala:
https://www.weezevent.com/diner-gala-de-l-association-amore… ou par téléphone au 0627581483.

 

Les catholiques disent: Il Faut rendre à César ce qui appartient à César; et à D.ieu ce qui est à D.ieu ; les institutions Française devraient s'inspirer de cette métaphore....

 

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viole d'une petite fille de 7 ans

ypocrite

CAR LA VENGEANCE DU CRI D’UNE PETITE FILLE DE 7 ANS,

Dans la région de Benyamin un employé" arabe", aurait violé une petite fille juive de 7 ans, sous les yeux de ses complices.
ENLEVÉE ET VIOLÉE CAR JUIVE?

source: Israel is forever

Information : sous réserve...

 

 

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04 juin 2019

Festival des cultures juives 12/13 Juin 2019

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25 avril 2019

MUSIQUE JUIVE

 

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Info: Shalom72 Le Mans (Sarthe)

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Krav-Maga

kravmagaVenez participer à un stage exceptionnel de Krav Maga qui aura lieu le dimanche 5 mai de 15h00 à 18h00 au Kajyn Club, un des clubs les plus prestigieux de Paris avec Yonatane Hazzout, instructeur 4ème dan.
Au programme, les techniques de base de Krav Maga : comment réagir face aux agressions les plus courantes dans la rue.
Stage ouvert à tous. Places limitées.
Participation : 45 €
Réservation : 06 50 63 79 93

 

Shalom72 Le Mans (Sarthe)

 

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